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ZODIAC de David Fincher
Jeudi 29 novembre 2007 LES ANCRES NOIRES organisèrent au Havre, en partenariat avec le cinéma l'EDEN , une soirée consacrée à ZODIAC (2006) de David Fincher. Le film fut projeté en version originale sous-titrée. Pour préparer cette soirée, LES ANCRES NOIRES proposèrent une étude inédite consacrée à ZODIAC et que l'on peut toujours consulter ci-dessous.
ZODIAC : souffrance et ambiguïté de l’enquêteur Un article de Pierre Charrel
Une histoire vraie ZODIAC tire sa matière scénaristique d’un des plus grands mystères de l’histoire criminelle du XXème siècle[1]. David Fincher s’est en effet inspiré d’un fait-divers s’étant déroulé aux Etats-Unis dans les années 1960 et 1970. C’est plus précisément à San Francisco et ses alentours que sévit celui que les journalistes surnommèrent le Zodiaque (en anglais, Zodiac). Ce tueur en série se désignait en effet lui-même de la sorte dans les 18 lettres qu’il envoya à la presse. Des missives par lesquelles le Zodiaque s’est, en outre, attribué la responsabilité de 37 homicides. Ses cibles privilégiées étaient de jeunes couples retirés dans des endroits isolés pour y trouver un peu d’intimité. Le Zodiaque ne fut cependant jamais arrêté, ni même identifié. Le décompte précis de ses meurtres est lui-même sujet à caution. La police ne lui attribue en effet de manière certaine que 7 meurtres. Quant aux estimations des journalistes ayant enquêté sur le Zodiaque, elles peuvent aller jusqu’à 200 homicides pour les plus larges d’entre elles ! Robert Graysmith, dont l’ouvrage a plus particulièrement servi de source d’inspiration au film de David Fincher, estime pour sa part que le Zodiaque serait responsable de la mort de 49 personnes. On constatera cependant que, malgré le titre donné au film, David Fincher ne s’intéresse au fond que secondairement au tueur et à ses actes. Le cinéaste ne donne ainsi à voir qu’une partie des homicides imputés de manière certaine au Zodiaque. Quant au principal suspect[2], à savoir Arthur Leigh Allen, le cinéaste ne le fait apparaître que de manière ponctuelle. Pareille option de mise en scène équivaut donc à faire du criminel un second rôle dans l’économie globale du film. Une volonté qui se trouve par ailleurs renforcée par le choix en matière de distribution. Le rôle d’Allen échoit en effet à John Caroll Lynch, un comédien a priori peu connu du grand public. Les héros de ZODIAC sont en fait les enquêteurs. La majeure partie des séquences du film s’intéresse à ceux qui, officiellement ou officieusement, ont tenté d’identifier et de mettre hors d’état de nuire le Zodiaque. Ces protagonistes centraux du récit narré par ZODIAC sont, en outre, campés par des comédiens jouissant d’une certaine notoriété, ancienne ou récente, auprès du public. Les deux premiers rôles de ZODIAC échoient à Jack Gyllenhaal[3] et à Mark Ruffalo[4]. Le premier interprète le journaliste Robert Graysmith qui enquêta sur le Zodiaque pour le quotidien SAN FRANCISCO CHRONICLE. Quant à Mark Ruffalo, il campe l’inspecteur Toschi, l’un des membres de la police criminelle de San-Francisco officiellement en charge de l’affaire. Les seconds rôles de ZODIAC sont, en dehors du personnage déjà cité d’Arthur Leigh Allen, eux aussi constitués pour l’essentiel de figures d’enquêteurs. L’inspecteur Toschi est aidé, dans sa tâche, par l’inspecteur Armstrong joué par Anthony Edwards[5]. Quant à Robert Graysmith, il travaille un temps en collaboration avec Paul Avery, journaliste vedette du SAN FRANCISCO CHRONICLE et dont le rôle a été attribué à Robert Downey Jr.[6]. La figure de l’enquêteur, déclinée à travers pas moins de quatre personnages principaux, est donc l’objet central du discours élaboré par David Fincher dans ZODIAC. Un discours qui s’articule, en outre, en deux moments essentiels.
Dommages collatéraux ZODIAC affirme d’abord le caractère potentiellement destructeur d’une enquête criminelle pour ceux qui en endossent la charge. Les deux personnages principaux ne sortent en effet pas indemnes de leur participation aux investigations sur le Zodiaque. Robert Graysmith voit sa vie familiale anéantie du fait de sa trop grande implication dans ses recherches sur le tueur. Son épouse Mélanie (Chloë Sevigny dans le film), se sentant abandonnée par un mari littéralement obsédé par son enquête, le quitte en 1980 en compagnie de leur fille unique. Au terme d’une décennie dévolue au Zodiaque, le journaliste se trouve ainsi condamné à la solitude. Quant à l’inspecteur Toschi, s’il réussit à préserver son équilibre affectif, c’est en revanche sa vie professionnelle qui est un temps menacée de destruction. Le scénario rappelle que le policier fut accusé en 1978, par le journaliste Armistead Maupin, d’avoir fabriqué quelques unes des lettres attribuées au Zodiaque. Or cette allégation, alors largement répercutée par les média, faillit bel et bien coûter sa carrière à Toschi. Certains personnages secondaires d’enquêteurs ne sont pas épargnés non plus. Le sort de Paul Avery n’est ainsi pas plus enviable que celui de Robert Graysmith. ZODIAC rappelle d’abord que le journaliste fut menacé de mort par le tueur lui-même dans l’une des ses lettres. Le reporter connut ainsi une pression psychologique violente expliquant l’état dans lequel il est présenté à la fin du film. David Fincher dépeint en effet un Paul Avery ayant sombré dans l’alcool et la drogue, traversé de bouffées paranoïaques et vivant désormais reclus… Le seul à ne pas, apparemment, souffrir personnellement ou professionnellement de l’enquête est l’inspecteur Armstrong. Mais ZODIAC le décrit aussi comme le seul personnage ayant eu la sagesse de se retirer à temps des investigations, sentant sans doute que celles-ci menaçaient son équilibre. En décrivant de la sorte ces différents personnages d’enquêteurs, David Fincher les assimile à terme à des victimes indirectes du criminel sur la trace duquel ils se sont lancés. Pareil discours sur la figure de l’enquêteur inscrit ainsi ZODIAC dans un pan plus large du cinéma criminel dont la finalité est de démontrer le caractère totalement destructeur du crime. Les films tenants de ce discours affirment que celui-ci n’anéantit pas seulement la victime contre laquelle il s’exerce, mais en fait l’ensemble de ceux qui sont concernés par le phénomène. Ces œuvres bâtissent ainsi un discours éthique fort qui présente aux spectateurs le crime comme le vecteur le plus achevé du néant au sein des sociétés humaines. Nombre de longs métrages, relevant fréquemment du film de gangsters, suggèrent ainsi que le criminel lui-même finit par être dévoré par la violence qu’il a commise[7]. D’autres[8], comme ZODIAC, démontrent que le crime détruit aussi celui qui cherche à l’élucider et à le châtier. Pareille thématique n’est d’ailleurs pas inédite dans le cinéma de David Fincher. Le spectateur se rappellera certainement du final traumatique de SEVEN (1995). Celui-ci montrait déjà un personnage d’enquêteur, le détective David Mills joué par Brad Pitt, dont l’existence était anéantie par le tueur qu’il avait poursuivi et finalement arrêté.
Enquête ou traque ? Si ZODIAC met donc en évidence la souffrance inhérente à la condition de l’enquêteur, le film ne réduit cependant pas ce dernier à une sorte de martyr. L’enquêteur, tel qu’il est dépeint par David Fincher, est un être fondamentalement ambigu. En effet, ZODIAC fait aussi apparaître la troublante parenté que celui-ci entretient avec le tueur à la poursuite duquel il s’est lancé. Le film multiplie ainsi les analogies entre le Zodiaque et ceux qui sont à ses trousses. Un épisode du scénario fait, par exemple, apparaître une communauté d’imaginaire entre le journaliste Robert Graysmith et le Zodiaque. Il apparaît que le reporter et le tueur partagent des références cinématographiques identiques. Robert Graysmith est en effet le premier à identifier l’origine d’une des expressions utilisées par le criminel dans un des ses courriers adressés à la presse. Le Zodiaque y qualifie son entreprise criminelle de « the most dangerous game »[9]. Or Robert Graysmith ne manque pas de reconnaître là le titre original d’un film connu en France sous le titre suivant : LES CHASSES DU COMTE ZAROFF. Ce dernier, mis en scène en 1932 par Irving Pichel et Ernest B.Schoedsack, évoque le plaisir sadique qu’un aristocrate pervers prend à chasser des êtres humains dans une île isolée du reste du monde. Le travail en matière de décors permet quant à lui de faire apparaître des espaces communs aux enquêteurs et au Zodiaque. Ainsi que le souligne Christian Viviani dans sa critique du film publié par POSITIF[10], « le motor home [dans lequel habite Allen, le principal suspect] renvoie à la retraite où Paul Avery, miné par l’alcool et la drogue, épanche son mal de vivre ». En suggérant de la sorte une ressemblance croissante entre le tueur et ses poursuivants, David Fincher révèle de manière plus profonde « l’incertitude morale »[11] qui préside selon lui à la condition d’enquêteur. La fascination commune du Zodiaque et de Graysmith pour le personnage de Zaroff ou bien encore l’assimilation de la demeure d’Allen à celle d’Avery n’indiquent-elles pas que tous sont agis par une même pulsion ? À savoir celle de la chasse. Et dans ces conditions, y a-t-il une si grande différence entre enquêteur et criminel ? Cette seconde thématique n’est, elle aussi, pas inédite dans la filmographie du cinéaste. Elle est au cœur des agissements et du discours du tueur en série de SEVEN, interprété par Kevin Spacey, durant les dernières séquences du film. Avec ZODIAC, David Fincher témoigne donc une nouvelle fois de sa volonté de faire du film criminel le cadre d’un questionnement éthique vertigineux… [1] On trouvera nombre d’informations en se rendant sur le site (anglophone) suivant : http://www.zodiackiller.com/index.htm [2] Du moins selon le journaliste Robert Graysmith dont le livre d’enquête (ZODIAC, disponible en France aux éditions du Rocher) a servi de référence principale à David Fincher. Ajoutons qu’Arthur Leigh Allen est décédé en 1992 sans que sa culpabilité ait jamais pu être prouvée par la police. [3] Jack Gyllenhaal est l’une des étoiles montantes parmi les jeunes comédiens hollywoodiens. Lancé par son rôle dans DONNIE DARKO (2001) de Richard Kelly, il a depuis connu un succès croissant avec JARHEAD (2005) de Sam Mendes et LE SECRET DE BROKEBACK MOUNTAIN (2005) d’Ang Lee. [4] Mark Ruffalo a, notamment, tenu des rôles importants dans IN THE CUT (2003) de Jane Campion et ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND (2004) de Michel Gondry. [5] Anthony Edwards est avant tout connu pour sa participation, 179 saisons durant, à la série URGENCES dans le rôle du docteur Mark Green. [6] Robert Downey Jr. a participé à plus de 65 films ou séries télévisées. Parmi ceux-ci on retiendra, entre autres, SHORT CUTS (1993) de Robert Altman, GOOD NIGHT, AND GOOD LUCK (2005) de Georges Clooney ou, dans un autre registre, la série télévisée ALLY MC BEAL durant 15 épisodes. [7] À ce propos, on se permettra de renvoyer à notre article sur LA TRILOGIE PUSHER analysant les films de Nicolas Winding Refn dans cette perspective du crime comme arme de destruction massive : [8] On pense, entre autres, à SCÈNES DE CRIME (1999) de Frédéric Schoendoerffer ou bien encore à MEMORIES OF MURDER (2003) de Bong Joon-Ho. [9] En français : « le plus dangereux des jeux ». [10] POSITIF numéro 556 de juin 2007. [11] L’expression est empruntée à la critique de Christian Viviani évoquée précédemment.
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