Sara GRAN

DOPE

                   Editions Sonatine

  Un article de Pascale Marchal

 

Un bon polar qu'on ne lâche pas, écrit avec élégance et beaucoup d'intelligence: Sara Gran entraîne le lecteur dans son sillage dès la première page car la narratrice-personnage est fortement attachante.

« Ce qu'il y a de drôle chez les filles qui font le tapin, c'est à quel point elles ont envie de rendre service. Elles ont toutes bien regardé la photo, et certaines ont dit qu'elles l'avaient peut-être déjà vue quelque part - pauvre Nadine, la fille invisible - et qu'elles  ouvriraient l'œil. Et elles étaient sincères. Mais l'autre truc avec les prostituées, c'est qu'elles n'ouvrent jamais l'œil. Elles en sont
incapables... » Joséphine Flannigan est mandatée par des parents dépassés et à bout de
course pour retrouver leur fille droguée dans les bas-fonds de Manhattan (dans un temps où Giuliani n'avait pas encore « nettoyé » New York ). Joséphine s'y emploie à merveille, au-delà de ce qu'on attend d'elle. Elle en fait un peu trop. Piégée, la gamine se rue dans un sombre
guet-apens. Pour retrouver Nadine Nelson, elle va côtoyer une dernière fois tous ces milieux interlopes où fleurissent les crimes en tous genres, la misère noire, les jeunes putes hyper maquillées au cœur d'or et celles qui n'ont plus le temps d'avoir du cœur ; les maquereaux mafieux revendeurs de came miteux qui protègent parfois, qui tabassent et qui défigurent souvent. Des junkies qui se mentent et se disent qu'ils s'en sortiront, qu'ils auront le courage de s'en sortir – des junkies qui un jour n'ont même plus cette illusion. Nous les voyons par le regard de notre Joséphine et nous n'en saurons pas plus qu'elle ne sait elle-même. Ils se droguent pour ne pas ressembler à « un de ces pauvres types qui travaillent comme des abrutis toute la journée et passent leurs soirées
à boire de la bière ». Toute une faune qu'elle connaît de longue date et dont elle a voulu
protéger sa sœur Shelley, la jolie Shelley, la douce Shelley, celle qui a changé de nom au passage, celle qui a su s'en sortir et qui a réussi à obtenir un rôle à la TV, celle pour qui Joséphine s'est prostituée afin de lui payer des cours de théâtre.

Bref Joséphine aime sa sœur. Elle a le sens du devoir, de l'amitié et de la parole donnée. Elle s'étonne et, pourtant aguerrie, jette sur ce monde de paumés un regard faussement naïf. C'est ce décalage qui crée l'humour du personnage. Humour de désespérée ? Une désespérée qui a la
politesse de ne pas le montrer. Joséphine s'étonne et nous la quitterons  dans un dernier étonnement et une superposition d'images saisissante : les deux moments les plus forts de sa vie.

Enfin, la police new-yorkaise jubile quand les malfrats de la pègre s'entretuent comme au temps de la prohibition, à Chicago, une sale affaire de moins à traiter. Quand les pauvres s'entretuent, surtout quand ce sont des gros poissons, le maire est content.

Les personnages de Sara Gran sont brossés avec beaucoup de tendresse, Sara Gran ne les juge jamais. Elle semble connaître toutes les arcanes du milieu. Le style de Sara Gran est somptueux, sans fioritures, malin, très rapide.

Il m'a tout de suite fait penser à un livre que j'avais adoré adolescente : Catchers in the Rye (L'Attrape-cœurs). Un polar avec en fond sonore la belle voix râpeuse de Billie Holiday.

Que sont devenus aujourd'hui ces laissés-pour-compte de la société ?

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Pierre Charrel