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LE POLAR NORDIQUE : LE VILLAGE MUET
( article de PIERRE CHARREL)

Les Ancres Noires étaient présentes à la 19ème édition du
FESTIVAL DU FILM NORDIQUE qui s'est tenue à Rouen du 15 au 26
mars 2006. Les Ancres Noires se sont associées à une très importante
rétrospective consacrée au « Polar nordique » ayant permis de
découvrir plus d’une vingtaine de films criminels venus de Norvège,
de Suède, de Finlande,du Danemark et de Belgique. Les Ancres
Noires ont proposé aux spectateurs du
FESTIVAL DU FILM NORDIQUE , désireux d’approfondir cette
découverte du cinéma criminel nordique, un nombre conséquent de
textes, parmi lesquels le suivant consacré au VILLAGE MUET de Kari
Väänänen.
LE VILLAGE MUET , premier long métrage mis en scène par le
comédien Kari Väänänen, se présente comme l’application au genre
du film policier d’un univers esthétique marqué par une forte
influence exercée par le cinéma des frères Kaurismäki et, plus
particulièrement par celui d’Aki. La présence au générique du
LE VILLAGE MUET des deux frères Kaurismäki, au titre de
producteurs, révèle que cette influence n’a rien de fortuite. Elle
rappelle, qui plus est, les liens artistiques étroits qui
unissent, de façon déjà ancienne, Aki et Mika Kaurismäki à Kari
Väänänen lorsque ce dernier réalise LE VILLAGE MUET en
1997. N’ayant depuis réalisé qu’un seul autre long métrage,
KLASSIKKO (2001), Kari Väänänen demeure, en effet,
essentiellement connu pour son travail d’acteur et, plus
particulièrement, pour ses prestations dans un nombre important
d’oeuvres majeures réalisées par Aki ou Mika Kaurismäki.
Le comédien appartient, en effet, à cette tribu d’interprètes
fétiches auxquels les deux frères cinéastes, et plus
particulièrement Aki, ont régulièrement fait appel. Ce dernier
intègre, en effet, Kari Väänänen dans son univers
cinématographique dès 1985 en lui confiant le rôle de l’un des
innombrables Frank dans CALAMARI UNION. Kari Väänänen
campera, par la suite, Schaunard, l’un des trois personnages
principaux de LA VIE DE BOHEME (1992) ou bien encore
interprétera Lauri, le héros de AU LOIN PASSENT LES NUAGES
(1996). Quant aux collaborations avec Mika Kaurismäki, si elles
ont été moins nombreuses, ces dernières ne furent pas moins
importantes puisque Kari Väänänen fut non seulement l’interprète
du rôle-titre de ROSSO (1985) mais il en a aussi été le
scénariste.
Kaurismäkien, LE VILLAGE MUET l’est donc par sa dimension
visuelle. La présence au sein de l’équipe technique du film de
Timo Salminen, directeur de la photographie attitré d’Aki
Kaurismäki constitue, bien entendu, un important élément de
parenté du long métrage de Kari Väänänen avec ceux du réalisateur
de L’HOMME SANS PASSE (2002). Le spectateur retrouvera,
dans LE VILLAGE MUET, le même travail sur les éclairages
privilégiant des couleurs vives et volontairement déréalisées.
Celui-ci, associé à une caméra avare de mouvement multipliant des
prises de vue volontiers hiératiques, confère ainsi au VILLAGE
MUET une esthétique picturale rappelant très fortement celle
L’HOMME SANS PASSE (2002) pour ne citer que l’œuvre la plus
récente d’Aki Kaurismäki
Kaurismäkien, LE VILLAGE MUET l’est, de façon plus ambiguë,
en ce qui concerne ses thématiques. La Finlande rurale, dépeinte
dans LE VILLAGE MUET, peut sembler, de prime abord,
participer de la même vision bienveillante ou élégiaque que celle
qu’en donne Aki Kaurismäki dans TIENS TON FOULARD TATIANA
(1996) ou encore dans JUHA (1998). Kari Väänänen semble,
ainsi, partager un même attachement nostalgique à une Finlande
telle qu’elle se présentait avant de faire son entrée dans la
modernité économique et sociale post-industrielle.
Ainsi, une volonté de magnifier les paysages traditionnels de la
campagne finlandaise semble se dessiner à l’occasion d’iconiques
plans panoramiques associant les étendues dorées de blé, les
façades rouge sang de bœuf des granges et le bleu azur du ciel
finnois. L’évocation de Kari Väänänen de cette Finlande pré
moderne, par la mise en scène de tranches de vie emblématiques de
la vie collective finnoise telle qu’elle s’organise de façon
traditionnelle, semble elle aussi participer de la même volonté
exprimée par Aki Kaurismäki. On pense, notamment, à la séquence du
bal de village animé par un orchestre pratiquant ce genre musical
éminemment national et patrimonial qu’est le tango finlandais. On
ne manquera pas, enfin, d’y adjoindre la séquence de la beuverie,
qui doit être, elle aussi, comprise comme l’évocation d’un autre
moment emblématique de la vie sociale à la finlandaise…
Hormis cette très kaurismäkienne nostalgie pour un époque
désormais révolue de l’évolution du cours historique de la
Finlande, LE VILLAGE MUET affiche, en outre, une tonalité
populiste qui semble, elle aussi, faire écho à un trait
caractéristique majeur de la filmographie du réalisateur de
ARIEL (1986). Kari Väänänen choisit, en effet, de ne montrer
dans LE VILLAGE MUET que des membres, parmi les plus
humbles, de la société finlandaise. Se dessine ainsi une galerie
de personnages mêlant petits fermiers, modestes commerçants et
même semi marginaux. Mais en lieu et place du point de vue
empathique d’Aki Kaurismäki, Kari Väänänen prend le parti d’une
vision du petit peuple finlandais, présentant ce dernier, sous un
jour bien plus sombre.
Le scénario écrit par Kari Väänänen n’offre, en effet, guère de
possibilité pour exalter ces figures, si chères à Aki Kaurismäki,
de prolétaires demeurant emprunts de dignité face à la plus rude
des adversités ou de clochards célestes teintant de poésie leur
déchéance. LE VILLAGE MUET puise l’essentiel de sa matière
dramatique dans un schéma narratif éprouvé du film criminel que
l’on retrouve, entre autres, dans des oeuvres telles que UN
HOMME EST PASSE (1955) de John Sturges avec Spencer Tracy, ou
bien encore LES CHASSEURS (1997) de Kjell Sundvall, avec
Rolf Lassgard, et présenté en 2005 dans le cadre de la soirée
consacrée par le Festival du Film Nordique au polar suédois. LE
VILLAGE MUET fait, pareillement à ces deux autres films, d’une
communauté rurale le théâtre d’un crime odieux. De même, c’est à
un enquêteur extérieur à celle-ci, car issu du milieu urbain, que
revient la difficile charge de mener l’investigation. Enfin, cette
dernière se transforme bientôt, comme dans UN HOMME EST PASSE
ou dans LES CHASSEURS, en un véritable conflit. Le groupe
villageois refuse, en effet, violemment que l’enquêteur démontre
sa responsabilité dans le crime commis alors qu’il s’efforce
justement d’y échapper en en rejetant la responsabilité sur un
individu étranger à celle-ci, un anonyme vagabond. Les différences
sociologiques opposant l’élément perturbateur urbain à une
communauté rurale étroitement soudée viennent, bien entendu,
aggraver les tensions résultant du dévoilement progressif de la
vérité...
Suivant les attendus de ce type de film criminel, le scénario de
Kari Väänänen ne tarde donc pas à confronter ce paisible petit
village finlandais au fait que le viol et l’assassinat d’Annikki
n’ont pu être commis que par un ou plusieurs d’entre eux.
L’échantillon du petit peuple de Finlande, ici représenté, se
teinte dès lors d’une inquiétante dangerosité. C’est, d’abord, en
son sein que l’enquêteur doit démasquer un (ou plusieurs)
violeur(s) et assassin(s). Quant à ceux des villageois qui sont
innocents de l’agression perpétrée contre la jeune fille, ceux-ci
n’hésitent pas à se faire les complices du crime. La communauté
toute entière, autorités locales comprises, oppose en effet aux
recherches policières une inertie et une véritable omerta
empêchant durablement l’éclatement de la vérité. Si la séquence
finale du film lave, en apparence, les villageois de leur
responsabilité dans le crime et dans sa trop longue dissimulation
en transformant ces derniers en auxiliaires tardifs de la justice,
le spectateur ne pourra oublier que le village fut, quelques mois
durant, assassin... LE VILLAGE MUET s’affirme donc comme
une criminelle, et plus largement noire et pessimiste variation
sur les codes de l’univers cinématographique élaboré par Aki
Kaurismäki.
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