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PHANTOM LADY, LES TUEURS et CRISS CROSS de Robert Siodmak Trois DVD CARLOTTA
Un article de PIERRE CHARREL
Robert Siodmak, maître du film noir Ce sont pas moins de trois films noirs de Robert Siodmak que CARLOTTA a édités en DVD entre 2006 et 2007 : PHANTOM LADY[1] (1944), LES TUEURS (1946) et CRISS CROSS[2] (1949). Le plus célèbre d’entre eux est indéniablement le second. LES TUEURS est en effet considéré par nombre de critiques comme « un des archétypes du film noir »[3]. Mais la vision des deux autres titres permet de constater que c’est en fait l’ensemble des films criminels de Robert Siodmak, réalisés durant les années 40, qui participe à la création d’un langage cinématographique spécifique au film noir. Et PHANTOM LADY comme CRISS CROSS joue un rôle aussi important que LES TUEURS dans la définition des partis pris esthétiques, des techniques narratives et des thématiques du genre. Pour ce qui est de l’univers visuel du film noir, les trois films sont tous de remarquables exemples de l’importance en la matière des « scènes nocturnes, avec une prédilection marquée pour le décor urbain »[4]. Celles-ci étant, en outre, le plus souvent photographiées avec un style d’éclairage dit « low-key »[5], c’est-à-dire privilégiant de forts contrastes d’ombres et de lumières. Concernant ce point, LES TUEURS en offre bien entendu une remarquable illustration avec sa fameuse séquence d’ouverture. La caméra y suit Al (Charles McGraw) et Max (William Conrad), les deux tueurs donnant leur titre au film, lors de leur arrivée à la nuit tombée dans la ville de Brentwood où s’est réfugié leur victime : Swede (Burt Lancaster). Mais c’est en fait dès PHANTOM LADY que Robert Siodmak associe étroitement ce type d’esthétique au film noir. Cette œuvre comprend en effet une séquence constituant déjà un modèle du genre. Il s’agit de celle durant laquelle le personnage de Carol 'Kansas' Richman (Ella Raines) suit à travers les rues de New York, au cœur de la nuit, un témoin essentiel pour son enquête. Quant à CRISS CROSS, s’il continue d’exploiter ce type de choix esthétiques, c’est en le réactualisant au travers d’une étonnante variation. Le film s’ouvre certes par une vision nocturne de Los Angeles, mais cette dernière est filmée de manière aérienne ! Et ce n’est qu’au terme d’un long survol de la métropole californienne que la caméra finit par regagner le sol, nous montrant alors les héros de CRISS CROSS : Steve Thompson et Anna Dundee incarnés par Burt Lancaster et Yvonne de Carlo. Concernant ensuite les traits narratifs du film noir, ce sont plus particulièrement LES TUEURS et CRISS CROSS qui se présentent comme des étapes essentielles dans leur définition. LES TUEURS, qui s’appuie sur un scénario ponctué par pas moins de onze flash-back, consacre le retour en arrière comme l’une des marques distinctives du récit ̔noir̕. CRISS CROSS en fait un usage moins systématique, puisqu’il n’y a dans ce film qu’un unique flash-back. Mais il l’enrichit en l’associant avec un autre outil narratif lui aussi typique du film noir : la voix off. Les séquences constituant le flash-back de CRISS CROSS sont ainsi accompagnées de commentaires du héros Steve Thompson. Ces propos sont plus particulièrement l’occasion pour lui de souligner le caractère inéluctable de la spirale criminelle dans laquelle il est pris. Le personnage joué par Burt Lancaster constate ainsi, désabusé, que « C’était écrit » ou bien encore que « Rien n’arrête le destin ». La voix off permet ainsi de renforcer ce que dans LES TUEURS le flash-back seul se chargeait d’exprimer : « le sentiment fatidique qu’on ne saurait échapper au poids du passé, c’est-à-dire une métaphysique quasi calviniste de la prédestination ainsi que la croyance à la psychanalyse. »[6]. Cette remarque rappelle que, de PHANTOM LADY à CRISS CROSS, Robert Siodmak use du récit criminel pour développer une vision tragique de la condition humaine, elle aussi constitutive du film noir. Celle-ci prend la forme d’une construction composite. La ̔"Weltanschauung noire"combine ainsi une « idéologie diffuse, frottée de freudisme, qui voit l’homme mené par des pulsions » [7] et « un autre fonds archaïque, mais revivifié par le darwinisme, qui voit en l’homme un être bestial, mû par l’instinct. » [8]. Ces trois œuvres de Robert Siodmak, comme nombre d’autres films noirs[9], dépeignent donc des personnages en proie à des pulsions qu’ils ne maîtrisent qu’avec la plus grande difficulté. Et lorsque le fragile contrôle qu’ils exerçaient sur celles-ci vient à se relâcher, tous se trouvent entraînés dans une spirale inévitablement destructrice. Il en va logiquement ainsi de ceux dont la psyché est toute entière tournée vers la pulsion de mort. Tel est le cas du tueur de PHANTOM LADY, décrit à grand renfort de dialogues à consonance psychiatrique comme un psychopathe avéré. Quant aux héros des TUEURS et de CRISS CROSS, en apparence fort différents du malade homicide de PHANTOM LADY, ils sont eux aussi détruits finalement par leurs pulsions. Ce n’est pourtant pas l’ombre de Thanatos qui plane sur l’inconscient de Swede et de Stephen Thompson. Mais plutôt celle d’Eros. La force de la pulsion érotique est telle qu’elle occulte bientôt dans leur espace mental tout autre impératif. Y compris celui de la survie… Et c’est au mépris du danger le plus évident que les personnages interprétés par Burt Lancaster cherchent à satisfaire leur irrépressible pulsion. La femme telle qu’elle est dépeinte dans LES TUEURS et CRISS CROSS s’avère donc inévitablement fatale. Là encore, Robert Siodmak donne à ses films valeur de manifestes du genre noir. LES TUEURS, avec Kitty Collins (Ava Gardner) et CRISS CROSS, avec Anna Dundee (Yvonne de Carlo), offrent en effet deux exemples achevés de la femme fatale. C’est-à-dire une figure « intimement (et durablement) lié[e] à l’essence même du film noir » [10].
Les DVD CARLOTTA Les éditions DVD réalisées par CARLOTTA permettent de mesurer au mieux le rôle fondateur joué par Robert Siodmak dans l’affirmation du film noir comme genre à part entière. La dimension esthétique des trois films est parfaitement mise en valeur grâce à l’utilisation de copies restaurées avec un soin manifeste et un transfert sur DVD des plus satisfaisants. Pour PHANTOM LADY, le site http://www.dvdrama.com/ évoque une image au « contraste […] bien marqué laissant pleinement apprécier la photographie expressionniste de Woody Bredell ». À propos des TUEURS, le site http://dvdtoile.com/index.php se félicite d’une « belle image contrastée avec relativement peu de défauts de pellicule ». Quant à CRISS CROSS, le site http://www.dvdrama.com/ déjà cité indique que « l’image de cette édition est absolument superbe ne laissant apparaître que quelques griffures de temps à autre. Le contraste et le piqué sont très bons, et la photographie en noir et blanc de Frank Planer est parfaitement rendue. ». Les deux sites se montrent tout autant enthousiastes en ce qui concerne les bandes sonores des trois films. Quant aux bonus proposés par CARLOTTA, ils offrent de précieux éclairages à propos des choix narratifs et des thématiques développés par Robert Siodmak dans chacune de ses œuvres. LES TUEURS offrent une interactivité conséquente. Un DVD spécifique est en effet entièrement dévolu à près de deux heures de bonus ! Quatre spécialistes issus du monde universitaire (Marguerite Chabrol, Pierre Berthomieu) ou de la cinéphilie (Hervé Dumont, Christian Lauriac) se succèdent pour analyser de manière particulièrement approfondie le film dans ses moindres aspects. Si les propos y sont à chaque fois érudits, ils demeurent toujours accessibles grâce au souci pédagogique manifeste des intervenants. Le tout est de plus est mis en images avec le plus grand soin. S’ajoutent à cela deux pièces rares. La première consiste en l’adaptation des TUEURS sous forme de pièce radiophonique. Cette pratique promotionnelle était alors courante. Et ce document retrouvé par CARLOTTA donne l’occasion d’entendre Burt Lancaster, accompagné de Shelley Winters remplaçant pour l’occasion Ava Gardner, rejouer le film dans une version raccourcie de 30 minutes. L’éditeur a eu l’excellente idée d’accompagner la voix des comédiens de photogrammes des TUEURS. Ajoutons que la pièce est précédée d’une intervention de Robert Siodmak lui-même. L’autre rareté offerte par cette édition est tout simplement la première œuvre d’Andreï Tarkovski. Le cinéaste soviétique avait en effet choisi comme sujet de son court-métrage de fin d’études la nouvelle d’Ernest Hemingway dont LES TUEURS est inspiré. Réalisé en 1958, ce court-métrage est la stimulante occasion de comparer les utilisations faites par deux cinéastes d’un même matériau scénaristique initial. PHANTOM LADY et CRISS CROSS sont un peu moins richement dotés. Mais les suppléments présentés sont là encore de grande qualité. Pour le premier, on retrouve Hervé Dumont dans une intervention d’une quinzaine de minutes. Le directeur de la Cinémathèque suisse, et grand spécialiste de Robert Siodmak, s’y affirme de nouveau comme un guide indispensable pour la compréhension de l’œuvre. S’y ajoute rien moins qu’un entretien télévisuel d’une heure avec Robert Siodmak lui-même. Si ce dernier ne parle pas spécifiquement de PHANTOM LADY, le cinéaste alors à la fin de son existence[11] évoque de manière à la fois enlevée et approfondie sa carrière à Hollywood. Quant à CRISS CROSS, les 20 minutes durant lesquelles l’universitaire Serge Chauvin détaille les grandes thématiques du film sont elles aussi hautement instructives. [1] Le film fut distribué lors de sa première sortie française sous le titre suivant : LES MAINS QUI TUENT [2] Le film fut distribué lors de sa première sortie française sous le titre suivant : POUR TOI J’AI TUÉ [3] Jean-Loup Bourget, Hollywood, la norme et la marge, collection « Armand Colin Cinéma », éditions Armand Colin, Paris, 2005, page 67. [4] Jean-Loup Bourget, op. cit, page 69. [5] Jean-Loup Bourget, op. cit, page 69. [6] Jean-Loup Bourget, op. cit, page 66. [7] Jean-Loup Bourget, op. cit, page 69. [8] Jean-Loup Bourget, op. cit, page 68. [9] Voir à ce propos nos articles disponibles dans cette même rubrique et consacrés à LA CLÉ DE VERRE, ESPIONS SUR LA TAMISE et LA GRANDE HORLOGE. [10] Jean-Loup Bourget, op. cit, page 69. [11] L’entretien est enregistré en 1971. Robert Siodmak décédera en 1973. |
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