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de James Gray
Dans le cadre du 6ème Festival du Polar à la Plage, LES ANCRES NOIRES organisent au Havre, en partenariat avec le cinéma l'EDEN, le vendredi 13 juin 2008 une soirée consacrée à LA NUIT NOUS APPARTIENT (2007) de James Gray. Le film sera projeté en version originale sous-titrée au cinéma l'EDEN à partir de 18 heures 30. Et il sera suivi d’un débat en salle, animé par des membres des ANCRES NOIRES. Une étude inédite consacrée à LA NUIT NOUS APPARTIENT vous est aussi proposée pour l'occasion. Elle est disponible ci-dessous. Un article de PIERRE CHARREL
LA NUIT NOUS APPARTIENT : un "revenge-movie" ? Le scénario de LA NUIT NOUS APPARTIENT, le troisième long métrage de James Gray, peut en quelques mots se résumer ainsi : le film dépeint les efforts déployés par Bobby (Joaquin Phoenix), un gérant de boîte de nuit du New-York des années 80, pour traquer et se venger d’impitoyables mafieux russes ayant blessé ou même tué des membres de sa famille. Pareil synopsis semble inscrire LA NUIT NOUS APPARTIENT dans le cadre du "film de vengeance", ou "revenge-movie", l’un des sous-genres les plus polémiques du cinéma criminel et qui connut une faveur prononcée dans les années 1970 et 1980. En transformant en héros des individus s’arrogeant le droit d’exercer une justice aussi personnelle qu’expéditive, le "film de vengeance" fut alors souvent accusé de faire le lit d’une idéologie ultraréactionnaire, voire carrément fasciste… Tels furent en effet les termes avec lesquels on qualifia des œuvres emblématiques du genre telles que L’INSPECTEUR HARRY (1972) de Don Siegel avec Clint Eastwood ou bien encore UN JUSTICIER DANS LA VILLE (1973) de Michael Winner avec Charles Bronson. Cette apparente parenté entre LA NUIT NOUS APPARTIENT et ce que l’on appelle aussi le "vigilante-movie" se trouve qui plus est soulignée par la facture visuelle du film. Ainsi que James Gray l’indique lui-même dans les suppléments du DVD WILD SIDE VIDEO, le cinéaste s’est en effet fortement inspiré des canons photographiques dominant dans le polar hollywoodien des années 1970. L’accueil pour le moins houleux qu’une partie du public réserva à LA NUIT NOUS APPARTIENT, lors de l’édition 2007 du Festival de Cannes, semblerait confirmer son appartenance à ce pan sulfureux du film criminel. La projection fut suivie de sifflets et le troisième long métrage de James Gray fut même qualifié par certains de "fasciste" ! Une partie du public a apparemment perçu le comportement du personnage campé par Joaquin Phoenix comme une forme d’apologie de l’autodéfense. Or ceux qui ont ainsi cru voir dans LA NUIT NOUS APPARTIENT un brûlot droitier ont, nous semble-t-il, commis une lourde erreur d’appréciation. En effet, un visionnage attentif du troisième film de James Gray ne manque pas de faire apparaître le rapport profondément distancié reliant LA NUIT NOUS APPARTIENT au "film de vengeance". Si le cinéaste reproduit formellement et narrativement les principales caractéristiques du genre, c’est en réalité pour les détourner de leur signification traditionnelle. Le "film de vengeance", tel qu’il se pratiquait dans les années 1970, n’était jamais qu’un appel à la défense d’un modèle américain décrit comme menacé par des ennemis intérieurs si redoutables qu’il s’agissait de les remettre au pas de manière radicale… LA NUIT NOUS APPARTIENT développe quant à lui un discours foncièrement opposé. Le film n’appelle pas en effet à la défense du système mais il en fait, au contraire, une lecture profondément critique.
« c’est une histoire tragique[1] » (James Gray) LA NUIT NOUS APPARTIENT affirme d’abord le caractère fondamentalement divisé du corps social américain au travers de sa peinture du New-York des années 1980. Les premières séquences du film décrivent la métropole américaine comme une mosaïque de communautés qui, au lieu de se mêler les unes aux autres, vivent au contraire repliées sur elles-mêmes dans un souci manifeste de préserver leur homogénéité. Ces groupes, qu’ils soient formés par des familles – comme celle de Marat Buzhaiev – ou qu’ils s’organisent autour d’une même appartenance socio-professionnelle – à l’instar de celui constitué par les policiers new-yorkais – prennent même d’emblée l’allure de véritables clans. Ces communautés sont en effet décrites comme obéissant à des codes linguistiques, vestimentaires ou même alimentaires aussi spécifiques qu’inaccessibles à ceux qui n’y appartiennent pas. La photographie vient en outre souligner ce ressenti général de clivage en dotant chaque milieu montré d’une couleur spécifique. Le clan de Marat Buzhaiev est ainsi filmé avec des couleurs chaudes où dominent des tonalités fauves. Les flics de New-York baignent quant à eux dans une lumière bleutée faisant écho à leurs uniformes. En affirmant l’échec de la société américaine à fusionner ses différentes composantes, James Gray porte donc un regard déjà fortement critique sur un de ses mythes fondateurs : celui du melting pot. Mais la remise en cause opérée par le cinéaste ne s’arrête pas là. Il démontre en outre par son film que la seule forme de relation existant entre ces communautés est de nature conflictuelle. Et plus inquiétant encore, les conflits opposant ces clans sont d’un tel degré d’intensité qu’ils prennent une tonalité authentiquement belliqueuse. Le générique de LA NUIT NOUS APPARTIENT, constitué d’une succession de clichés photographiques réels, joue en la matière un rôle signifiant essentiel. Ce reportage photographique évoquant flics, dealers et junkies du New-York des années 1980 réunit de fait, toutes les caractéristiques d’une société en proie à la guerre : omniprésence des uniformes, des armes, visions de corps martyrisés par la violence, cadavres. D’autres éléments du film viendront par la suite confirmer cette impression première. On peut citer, entre autres, le fait que le personnage de Joseph (Mark Wahlberg) souffre, après que des trafiquants aient tenté de l’assassiner, d’un stress post traumatique. C’est-à-dire d’une pathologie mentale fréquemment observée chez les soldats ayant été exposés à des épisodes guerriers extrêmes. On pense aussi à la débauche de moyens offensifs déployés par les forces de l’ordre durant la dernière séquence d’action de LA NUIT NOUS APPARTIENT. L’arrestation des trafiquants de drogue par les "flics" des "stups" prenant alors la forme d’une véritable opération commando. L’espace social américain n’est donc, selon James Gray, qu’un champ de bataille où se déchirent des groupes aussi hétérogènes qu’antagonistes. Et les tentatives de ceux, s’efforçant d’échapper à cette double logique de division et d’affrontement, sont vouées à un échec tant certain que tragique. C’est dans ce sens que le cinéaste nous invite à lire la trajectoire du personnage principal, Bobby. Le héros de LA NUIT NOUS APPARTIENT n’est définitivement pas une variation post-moderne et ambiguë du vigilante des années 1970. C’est au contraire une figure tragique, car en prise avec des forces – ici sociales – qui le dépassent et lui imposent leur loi désastreuse. Et la simple comparaison entre la première et la dernière des apparitions du personnage campé par Joaquin Phoenix permettra de démontrer, à ceux qui en doutent encore, que Bobby est finalement la première victime du processus de vengeance dans lequel l’organisation sociale américaine l’a contraint à s’engager.
La force du propos de LA NUIT NOUS APPARTIENT, servi par une mise en scène d’exception, fait donc indéniablement du troisième film de James Gray l’un des meilleurs "polars" hollywoodiens de l’année 2007 !
[1] Entretien avec James Gray publié dans LES INROCKUPTIBLES n°626.
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