MICKEY AND NICKY

de Elaine May 

Un DVD CARLOTTA

 

Un article de PIERRE CHARREL

 

            Elaine May, femme-cinéaste

            MIKEY AND NICKY a été réalisé par Elaine May. Cette dernière est l’une des rares figures féminines de l’histoire de la mise en scène aux États-unis. Née en 1932, Elaine May n’intègre cependant pas le monde du cinéma d’emblée.

C’est en effet d’abord dans l’univers du music-hall qu’elle s’impose comme une artiste reconnue. Elaine May forme, de 1957 à 1961, un duo comique avec Mike Nichols, le futur metteur en scène du LAURÉAT (1967) ou plus récemment de LA GUERRE SELON CHARLIE WILSON (2007). Leurs sketches satiriques dénonçant les maux de la société américaine leurs valant alors un succès considérable.

            Après une carrière théâtrale en solo durant les années 1960, Elaine May se tourne vers le cinéma au début des années 1970. Elle réalise en 1971 A NEW LEAF, son premier long-métrage. Elaine May y joue le rôle féminin principal alors que Walter Matthau en est la star masculine. Suit en 1972 THE HEARTBREAK KID, avec notamment Cybill Shepherd que l’on retrouvera quatre ans plus tard dans TAXI DRIVER de Martin Scorsese. MIKEY AND NICKY, sorti en 1976, est quant à lui le troisième film d’Elaine May.

La cinéaste mettra en scène un quatrième et dernier long métrage en 1987 : ISHTAR avec Warren Beatty et Isabelle Adjani. Celui-ci constitue cependant un des "bides" les plus retentissants du cinéma hollywoodien. Et cet échec cuisant explique sans doute que la cinéaste n’ait réalisé aucun autre film après ISHTAR…

Hormis la réalisation, Elaine May a aussi développé une activité de scénariste. Elle prit ainsi part à l’écriture de films tels que LE CIEL PEUT ATTENDRE (1978) de Warren Beatty, TOOTSIE (1983) de Sydney Pollack ou bien PRIMARY COLORS (1998) de son ex-complice Mike Nichols.

           

MIKEY AND NICKY : un film de gangsters atypique

 

            L’argument narratif de MIKEY AND NICKY semble inscrire celui-ci dans le cadre du film de gangsters le plus classique. Le long-métrage d’Elaine May narre les efforts déployés par Nicky, un petit truand interprété par John Cassavetes, pour échapper au tueur qu’un chef mafieux a chargé de l’éliminer. Nicky s’est en effet montré aussi gourmand qu’imprudent à l’occasion d’un "deal" de drogue. Il a à cette occasion escroqué le parrain pour lequel il travaille. Dans sa tentative de fuite, il fait appel à l’aide de Mikey (Peter Falk), un autre truand appartenant à la même organisation criminelle, avec qui il est ami d’enfance.

            À ce schéma somme toute traditionnel du film criminel[i] Elaine May applique cependant un traitement cinématographique des plus novateurs pour l’époque. La cinéaste préfère aux codes esthétiques des grands studios hollywoodiens ceux élaborés par le cinéma indépendant américain des années 1960/1970. MIKEY AND NICKY présente notamment nombre de points communs en matière de mise en scène avec les films réalisés par John Cassavetes. La présence de ce dernier au générique de MIKEY AND NICKY, ainsi que de Peter Falk l’un de ses comédiens fétiches, n’est donc pas un hasard. Et on y verra la manifestation évidente de la volonté artistique d’Elaine May d’inscrire son troisième film dans un univers cinématographique commun avec celui du réalisateur, entre autres, d’UNE FEMME SOUS INFLUENCE (1974).

Cette parenté s’exprime d’abord par l’élaboration d’un monde visuel marqué par le refus de l’artifice. Le film est le plus souvent tourné en décor naturel plutôt qu’en studio. Elaine May, qui a réalisé MIKEY AND NICKY à Philadelphie, en exploite nombre d’espaces existant réellement tels que des bars de nuit, un cimetière ou tout simplement les rues de la ville. La photographie, utilisant le moins possible une lumière d’appoint, s’appuie en outre prioritairement sur les éclairages propres aux lieux dans lesquels MIKEY AND NICKY est réalisé.

S’ajoute à ces partis pris esthétiques une direction d’acteurs faisant elle aussi écho au cinéma de John Cassavetes. Elaine May laisse ainsi une très grande liberté à ses comédiens dans leurs choix d’interprétation. Nombre de scènes, voire des séquences entières, donnent ainsi l’impression d’avoir été réalisées avec un degré d’improvisation parfois très élevé. S’ajoute à cela l’appel à des interprètes visiblement non professionnels pour des rôles secondaires.

            La conséquence des ces choix artistiques est de transformer ce qui s’annonçait comme une chasse à l’homme en une errance nocturne où l’introspection psychologique prend le pas sur le suspense. Le voyage au bout de la nuit de Mikey et Nicky les amène à revisiter un passé familial et amical commun mais aussi à se confronter aux différents affectifs qui les séparent. Et leurs équipée nocturne, initialement placée sous le signe de la complicité, se transforme bientôt en un affrontement de plus en plus âpre à la conclusion violente, film criminel oblige.

            L’intensité psychologique du psychodrame qu’est MIKEY AND NICKY est cependant tempérée par des séquences d’humour absurde. Kinney (Ned Beatty), le tueur aux trousses de Nicky, est en effet un homme de main un rien approximatif. Sa dimension discrètement bouffonne génère ainsi des respirations comiques dans le film.

            On saluera en conclusion la qualité du travail éditorial de CARLOTTA. MIKEY AND NICKY est présenté dans une belle copie restaurée et le transfert sur DVD réussit à restituer la photographie particulière de ce long-métrage. Quant au supplément (une intervention de 20 minutes de Vincent Amiel, rédacteur à POSITIF), il apporte de précieux éclairages aussi bien sur les choix de mise en images que les partis pris d’interprétation d’Elaine May.


 

[i] La figure du truand en fuite après avoir "doublé" ses associés est, entre autres, au cœur des TUEURS de Robert Siodmak et de son remake, À BOUT PORTANT, réalisé par Don Siegel. Nous renvoyons à leur propos à nos articles les concernant dans cette même rubrique.

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