Après le monde des courses et celui du foot, celui de la confection clandestine dans le Sentier, celui des golden boys de la politique sous Mitterand ou celui de la collaboration dans le Paris de la guerre occupé par les allemands, Dominique Manotti explore dans « Lorraine connexion » le monde de l’entreprise.
Rachats truqués, opérations boursières illicites, pots de vin, commissions, argent sale, la presse se fait l’écho tous les jours de ce genre d’affaires plus ou moins retentissantes. Dominique Manotti avec beaucoup de soin et avec le souci du détail qui la caractérise, démonte le mécanisme de la vente de Thomson. Vérité ou fiction là n’est pas vraiment le problème car comme elle le dit elle-même « Tout est vérité et tout est mensonge ».
Ce qui fascine Dominique Manotti, et ce qui nous terrifie à la lecture de ces livres, c’est l’observation clinique de la part sombre de ces hommes et de ces femmes qui prend en certaines circonstances le dessus sur leur humanité. Plus exactement qui leur fait perdre les repères, les codes de la vie en société, de la démocratie, du respect des autres. Et là, tout est possible. La jouissance d’un pouvoir sans partage, d’un sentiment d’impunité autorise tout, lâcheté, violence, tortures, fantasmes sexuels les plus abjects.
Avec ce style chaotique qui est sa marque de fabrique, si évocateur du monde qu’elle nous raconte, Dominique Manotti nous promène sans cesse à la frontière. Cette ligne fragile, que chacun d’entre nous a arpenté au moins une fois dans sa vie. Elle ausculte avec minutie les raisons, les contextes sociaux ou historiques qui peuvent amener n’importe lequel ou n’importe laquelle d’entre nous à la franchir.
Martin, le gestapiste français dans « Le corps noir » imagine en toute innocence que la libération sera sa rédemption, et malgré l’horreur que ses crimes nous inspire, Dominique Manotti nous amènerait presque à comprendre la vérité de ce personnage. La guerre va s’arrêter et Martin va reprendre le cours de sa vie de brave type qu’il était avant la folie meurtrière de ces mois où tout était permis quand on portait l’uniforme noir de la Gestapo.
Dans Lorraine Connexion, Rolande l’ouvrière courageuse abandonne le combat et s’enfuit avec son fils et une mallette d’argent sale, pour reconstruire sa vie loin de ses camarades. Mais comment lui en vouloir ? Comment même ne pas être touché par Montoya, ce mercenaire sans scrupule, jouet des péripéties de l’histoire, qu’on sent capable de tout abandonner pour Rolande ? Comment ne pas accepter leurs mensonges ?
Vérité ou mensonge, encore.
Et cela n’a rien à voir avec le renoncement, l’oubli, ou la capitulation devant les dérives de l’histoire humaine. Dominique Manotti lutte avec ses armes. Celles du roman. Pas de message asséné, ni de sociologie désincarnée. Des histoires et des personnages qui nous hantent, qui nous obligent à regarder le monde, à nous regarder avec un oeil neuf, vigilant, qui nous invitent à préserver, malgré le monde impitoyable qui est parfois le nôtre , notre bien le plus cher, notre dignité d’homme et de femme. Et pour cela nous la remercions.
Dominique Delahaye