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Kate Summerscale L’affaire de Road Hill House
Editions Bourgois Un article de Pascale Marchal
Même si le titre de l’ouvrage de Kate Summerscale semble annoncer une fiction policière, celui-ci présente au contraire une analyse pointilliste et très documentée des arcanes d’une sordide affaire de meurtre au sein de l’Angleterre victorienne.
Un jeune garçon de 5 ans est sauvagement assassiné dans le huis clos d’une famille bourgeoise, respectable et représentative de son époque. Sont à priori suspects tous les membres de cette famille et de sa domesticité. Derrière sa façade majestueuse, la maison du crime abrite de secrètes haines et une hiérarchie subtile entre les membres de la petite communauté : tout cela est mis en relief par la structure interne de l’habitation (évoquée par le texte et des plans des lieux) où chacun dispose d’une chambre selon son rang… et dans le cœur de la maîtresse de maison où, pour son malheur, régnait, la petite victime... Nous assistons à la dissection de cette étrange affaire qui, même après les aveux spontanés de la « coupable » ne restera pas sans zone d’ombre. Tout au long de l’enquête, s’affirme la perversion des signes à travers fausses pistes et faux indices, souvent opaques et polysémiques. Viennent éclairer ou au contraire complexifier les données toutes les interprétations contradictoires et romanesques de l’affaire devenue la coqueluche de la société victorienne. Apparemment engoncée dans sa morale étriquée et oppressive, cette société se révèle en fait avide du sordide, du scabreux et du morbide… Les lectures de l’affaires sont multiples, influencées par les courants ésotériques et spiritistes d’alors, vaguement teintées de connotations psychanalytiques et psychiatriques, mais aussi reliées au darwinisme à travers la figure du frère William, biologiste reconnu chez qui la fascination pour le microscope et l’infiniment petit rappelle l’oeil fureteur du détective… Car c’est au détective, personne réelle chargée de résoudre l’énigme du crime ou héros de roman policier que s’attache l’étude de K. Summerscale. Héros mythifié ou dévalorisé dans le monde réel comme dans la littérature, il évolue avec son temps, tour à tour, caricature d’un technicien glacé du crime, machine à raisonner, héros omnipotent sacralisé ou tout simplement homme faible et faillible. On suit ainsi toute la transformation de l’empire britannique par le biais des détectives qui firent la une de l’actualité de 1860 à 1889 tout autant que par la figures des personnages de détectives dont plusieurs furent inspirés par l’affaire du meurtre du jeune Saville, victime de l’affaire étudiée. Occupent également une place de choix les divers lieux carcéraux : prisons et couvents ainsi que des personnages contrastés, positifs ou inquiétants qui encadrèrent ou soutinrent la « meurtrière » repentie, souvent murée dans une solitude cruelle et mystérieuse... K. Summerscale, ne néglige pas non plus les références picturales ou artistiques censées offrir une vision plus riche et plus juste de l’époque. D’ailleurs l’un des personnages n’est-il pas « une céramiste de talent » dont une œuvre très significative de ses contradictions se trouve dans la crypte de la cathédrale Saint Paul ! Et son frère William n’a-t-il pas peint de magnifiques aquarelles des animaux marins objets de ses études. L’iconographie documentaire puise à de multiples sources : photos, plans, cartes, une de journaux… Enfin, dans la dernière partie de l’ouvrage, l’auteur révèle la fonction cathartique du roman policier, « tragédie qui se termine bien » : le meurtre initial est déréalisé et réduit à un problème à résoudre ; K. Summerscale évacue ainsi la tragédie humaine en jeu dans l’affaire et permet au lecteur, guidé dans les méandres rassurants de la pensée déductive, d’assouvir sa soif de sensationnel ou d’horreur… Pour conclure, cet ouvrage passionnant, savant, bien écrit et limpide mérite une lecture attentive. |
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Pierre Charrel |
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