Joyce Carol OATES

Les Femelles ( recueil de nouvelles)

Editions Philippe Rey

Par Florence Ligonnière

 

            Joyce Carol Oates est un écrivain américain très prolifique. Elle est notamment l’auteur de Blonde, Infidèle, La Fille tatouée et Les Chutes, prix Femina étranger 2005.

Les nouvelles réunies dans ce recueil sont parues dans diverses revues entre 2001 et 2004. Et si elles n’ont donc pas été écrites dans le but de constituer un recueil, leur belle unité n’en est pas moins remarquable.

            Les neuf héroïnes de ces textes ont de six à soixante-dix ans. Elles ont tué, tuent ou tueront. Volontairement ou involontairement. Pour exister, pour se faire remarquer, pour se venger ou pour se protéger. Passant de la « serial-killeuse » à couettes à la mère de famille adultère, de la vieille femme mourante à l’infirmière miséricordieuse, Joyce Carol Oates raconte comment on devient une meurtrière, comment le sexe réputé « faible » ôte la vie autour de lui. Avec détermination ou par hasard, avec plaisir ou avec douleur. Ces enfants, ces femmes, chacune à leur façon, affrontent l’idée de la mort, la leur ou celle des autres. Elles avancent parfois dans un état second, elles tuent avec préméditation ou en état de légitime défense.

A travers elles, l’auteur ne cesse d’interroger le hasard, la chance ou la malchance, et la responsabilité qui président aux destinées de chacun, meurtrières ou victimes. « J’ai fait la pire erreur de ma vie », pense Kristine au début de la nouvelle intitulée « Faim ». Mais le pire n’est-il pas encore à venir ? Le titre du recueil est à cet égard éclairant : pour protéger sa vie, sa famille, ou tout simplement le confort de ses habitudes, la femme redevient femelle, elle laisse toute sa place à l’animalité qui est en elle. Ou elle fait comme si… Au lecteur alors d’affronter des questionnements moraux et d’attendre que se dissipe le malaise qui l’envahit.

Bien sûr, à travers les femmes, leurs motivations, leurs terreurs, leurs décisions, c’est aussi de leurs relations avec les hommes qu’il est question. Ils sont bien souvent leurs victimes, parfois après avoir été leurs bourreaux. Mais c’est sans manichéisme aucun que l’auteur rend visible la violence, la perversité ou les malentendus de ces relations. Elle parvient à traduire également la multitude des mobiles pour un même cas : l’argent, le sentiment de vide, le désir, la jalousie… Profondément universelles, les histoires racontées ici sont aussi très américaines. On imagine bien la petite prostituée assassine aller de motel en motel, la petite fille riche perdue dans une garden party au bord de l’océan et madame Pitman dans son mobile home…

 

            Pour couronner le tout, Joyce Carol Oates ne se contente pas de trouver des intrigues originales, elle a un immense talent de nouvelliste. Chaque nouvelle offre une admirable et irrésistible progression. Que l’on avance dans le temps, qu’on le remonte ou qu’on le parcourt de manière plus erratique, la tension et le suspens sont de même qualité. Que le récit relate quarante ans ou une heure d’une vie, l’intensité est la même. Joyce Carol Oates sait parfaitement utiliser le cadre restreint de la nouvelle sans sécheresse. Elle sait peser chaque mot, chaque formule sans parcimonie. Et le sentiment de perfection, d’ « unité d’impression, [de] totalité d’effet » dont parlait Baudelaire à propos des nouvelles de Poe, s’éprouve au terme de chaque récit.

 

 

                                                

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Pierre Charrel