Jari TERVO

Bienvenue à Rovaniemi

 (Denoël, Collection « Domaine étranger », 10 / 18, 2007)

 

Par Florence Ligonnière

 

On les ouvre rarement de l’intérieur

 

Ecrit en 1995 par le Finlandais Jari Tervo, Bienvenue à Rovaniemi a été traduit en français en 2002. On ne peut que se réjouir de cette traduction, même tardive… Et si l’éditeur Denoël n’a pas choisi de publier ce récit criminel dans une collection de polars, c’est sans doute qu’il ne fait pas confiance aux amateurs du genre, craignant que ceux-ci ne soient pas en mesure d’apprécier le style étonnant et le remarquable dispositif narratif proposés par l’auteur.

 

En Laponie finlandaise, Massepain, un petit truand, alcoolique et brutal avec tous ses proches, a été assassiné : « On m’a tué dans la semaine du 1er mai. ». En lisant les premiers mots du roman, on s’attend à un vaste retour en arrière qui nous livrera in extremis le fin mot de l’histoire. Au contraire, le roman offre une temporalité plus inattendue puisque l’on va découvrir les conséquences de cette mort : une petite fille trouve le cadavre, des ambulanciers sont appelés d’urgence, la police enquête, des bandits, peut-être les meurtriers, prennent la fuite provoquant des catastrophes en chaîne.

L’originalité et la cohérence du projet de Jari Tervo apparaissent au bout de quelques chapitres. Il s’agit d’un bel exemple de narration polyphonique : à chaque chapitre, son narrateur. Tous les personnages ont côtoyé Massepain (épouse, voisin, truand, ambulancier, infirmier, policier, etc.), tous les événements tournent autour de sa mort, mais peu à peu, on ne se préoccupe plus vraiment de deviner qui est l’assassin ; on se laisse prendre par ces voix. Les deux traducteurs, Paula et Christian Nabais, ont fait un remarquable travail en restituant leurs accents, leurs niveaux de langue. Ils ont d’ailleurs aussi retrouvé l’ironie des noms et prénoms de certains personnages (les policiers Gerbe Derose et Osmo Navet, par exemple).

De plus, Jari Tervo prend son temps. Il laisse chacun s’exprimer, quitte à nous surprendre. Et ce faisant, il présente quelques jours de la vie d’une petite communauté. Elle est faite de vies qui, même fugacement, se révèlent comiques comme celles de Lahja Grue, la fière infirmière générale, ou bouleversantes, comme celle d’Aurora Arkhipova, l’ancienne prostituée. On admire la capacité de l’auteur à restituer avec la même conviction l’érotisme d’une relation sexuelle, la violence d’un meurtre, les complexités d’un interrogatoire. Tervo sait aussi peindre plaisamment de purs moments de « finnitude » avec la préparation par deux vieux Lapons d’une soupe de renne fumé…

Nous saurons finalement qui a tué Massepain mais une question demeurera : était-il vraiment méchant ? Car toutes ces voix ne dressent pas un seul portrait de l’individu, mais plusieurs. Certes, on savait déjà que les brutes ont parfois un cœur tendre. Mais a-t-on déjà lu les pensées d’une grand-mère à l’enterrement de son bandit de petit-fils ? Manta Astre médite devant la tombe : « Après le cantique, les oiseaux chantent d’une voix plus belle. Mon ouïe est devenue si faible que je me demande parfois si j’entends le chant des oiseaux présents ou celui de ceux morts depuis soixante-dix ans, qui chantent encore dans mon cœur. Si tel est le cas, comme un petit oiseau est fort face au passage du temps ! Je suis transportée de joie à l’idée que le chant d’une petite mésange s’est tu depuis soixante-dix ans mais résonne toujours en moi et y résonnera aussi longtemps que je serai vivante. Mais où vais-je emporter le chant de l’oiseau ? Avec moi, sous la terre ? Et où ensuite ? ». De même, Tervo pointe l’impossible innocence de celui qui est a priori coupable, parce qu’il l’a déjà été. Ainsi, le mafieux russe, Arkadi, s’entend-il dire :

«  - […] Tu as avoué avoir commis quantité de délits envers autrui. C’est un fait. Avaient-ils le choix du châtiment que tu leur as infligé, en les molestant, en les dépossédant, en les humiliant, en les appauvrissant ? Avaient-ils la possibilité de choisir le moment où tu t’immiscerais dans leur vie ? De quoi étaient-ils coupables pour que tu leur infliges de tels châtiments ? Es-tu l’axe de l’univers autour duquel dansent lentement les étoiles ? Pourquoi devrais-tu avoir le droit de décréter qui tu es ? Tu es un meurtrier…

-         Non !

-         … puisque l’on t’a déclaré tel !

-         Non !

-         Dans les registres officiels, tu figures désormais au rang des meurtriers. »

Est-ce juste ? Est-ce mérité ? L’auteur ne tranche pas…

Le mal existe en tout cas. Et son origine est parfois indécidable.

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Pierre Charrel