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interview de Léo Lamarche
( par Anne DUTILLOY )
En octobre 2004, je recevais Leçons de ténèbres (éd. Noir Délire
2004) et un petit mot de Léo Lamarche désirant participer à la
3ème édition du festival du Polar à la Plage .Je me suis plongée
de manière très contradictoire, avec beaucoup de « plaisir » dans cet
univers très noir de souffrances humaines, mais guidée par une écriture
précise, ciselée qui va droit au but, droit au cœur, sans concession
aucune.
D'un enthousiasme unanime, Les Ancres Noires ont décidé
d’inviter Léo au festival. Notre équipe a rencontré une femme
étonnamment souriante, rieuse même !
Pour tous ceux qui n’ont pas eu l’occasion de la rencontrer, voilà une
occasion de mieux la connaître.
Léo, tout d’abord l’énigme de ton prénom : un pseudo masculin pour
entrer dans cet univers littéraire particulier ? un diminutif ? ou ton
vrai prénom ?
Léo, c'est en souvenir de mon père qui voulait un garçon pour
compléter harmonieusement sa famille de cinq enfants. Il a dû se
tromper quelque part dans ses calculs. Mais je ne regrette pas d'être
née fille, bien au contraire, le monde du polar/noir est bien assez
"couillu" comme ça. Et puis, Léo, ça surprend les lecteurs et amène
souvent sur le tapis la question du sexe de l'écriture qui, comme
celui des anges, a déjà fait couler beaucoup d'encre.
Y a-t-il une écriture " masculine", "féminine" ?
En fait, comme le disait le petit père Montaigne : "Tout homme porte
en soi la forme entière de l'humaine condition"... Le texte est là et
peu importe le sexe de l'auteur.
Vu la justesse de tes descriptions des sentiments, des affects, des
difficultés à vivre, la précision littéraire pour dépeindre la
complexité des relations aux autres, nous sommes en droit de penser
que la vie ne t’a pas épargnée. Est-ce des récits de vie imaginaires ou
pars-tu d’une réalité vécue ou observée ?
Je pars souvent d'un traumatisme. Pas toujours vécu, heureusement,
mais ressenti profondément. Je tente de saisir le moment où le
personnage se rend compte brusquement que, contrairement à ce qu'on
raconte, la terre est bel et bien plate, qu'il a marché jusqu'au bout
du monde et se retrouve comme un con, les orteils dans le vide. Prêt à
basculer dans le rien. Je l'observe avec intérêt, compassion,
gourmandise. Je lui laisse le choix de basculer ou de se rétablir,
parfois je donne un coup de pouce au destin. Le point de départ d'une
nouvelle, ça peut être n'importe quoi : un propos envolé, une
réflexion entendue dans la rue, une phrase lue, une rage, une
colère... Ce qui est écrit est entièrement vrai et totalement faux à
la fois.
Pourquoi t’es-tu mise à écrire ?
C'est une vraie question et une longue histoire. Entre 13 et 15 ans,
j'ai écrit trois romans. Des histoires d'ado solitaire qui s'invente
des potes
pour peupler le vide. Mais jamais l'écriture ne remplace la vraie vie
et j'ai laissé tomber. Je voulais être écrivain, journaliste ou
vétérinaire, je suis devenue prof de lettres par fatalité familiale
(je descends d'une longue lignée de hussards noirs de la République).
Prof de lettres et malheureuse d'avoir perpétuellement le derrière
entre deux chaises et de devoir exercer l'autorité. J'ai laissé tomber
et commencé à écrire.
L'écriture, pour moi, c'est un moyen d'échapper au déterminisme, à la
fatalité sociale d'un destin tout tracé. Ce sont les fondations d'une
nouvelle vie.
Écris-tu pour pour toi d’abord ? pour te soulager, partager , te
rassurer ? ou écris-tu pour un lectorat particulier ?
J'écris déjà parce que je ne sais rien faire d'autre. Et comme sur un
divan, je raconte ce qui me passe par la tête, au gré de mes humeurs
noires.
Bribes de vies, fragments d'un puzzle qui trouvera peut-être un jour
son sens... ou pas. au lecteur de décider si ça prend un sens pour
lui, c'est ça le plus important.
Depuis quand écris-tu ? et ne fais-tu que cela ?
J'ai commencé à écrire avec le millénaire. Un peu sur le tard. Et
comme la nouvelle ne nourrit pas son homme et encore mois sa femme,
j'ai été nègre,j'ai tâté du journalisme et maintenant, je suis
rédactrice pédagogique (cours, articles, fiches) et c'est encore
écrire. Pratique, quand la muse de l'inspiration n'est pas au
rendez-vous ! Pratique aussi, de pouvoir exercer son métier dans des
conditions optimales : rédiger des cours parfaits pour professeurs
dynamiques dans des classes idéales de collégiens motivés...
tout ça sans voir un seul élève ! La planque !
Il me semble qu’aucune femme ne sort indemne de la lecture de
Mal de Mère .
C’est un superbe roman d’une relation très douloureuse d’amour et de
haine entre une fille et sa mère, et sur l’incompréhension de la
société bien pensante et pensant bien faire.
Tu as raison, c'est sûrement un roman destiné davantage aux femmes, il
secoue et dérange un peu trop les bonshommes. Installés comme ils sont
devant leur image pieuse et radieuse de la Mère en majesté. On ne
touche pas aux idoles.
Comment s’est passé l’écriture de ce roman ?
Dans une sorte d'euphorie. Le premier jet m'a pris à peine quinze
jours. Le retravail sur le texte a duré presque deux ans, par courts
intervalles.
Chaque fois que le texte m'apparaissait achevé, je le quittais pour y
revenir et me rendre compte que je pouvais encore aller plus loin.
Je crois que beaucoup de relations familiales sont pathogènes, la
famille,avec ses crises, ses haines, ses rancoeurs et ses guerres
intestines, c'est le meilleur terrain d'observation pour un amateur de
noir. C'est un monde noir, et souvent plus désespéré que le plus noir
des mondes.
Comment étais-tu après ?
Bien, mais stressée, inquiète, presque coupable d'avoir écrit "ça". Ce
roman,je l'ai gardé deux ans sous le coude sans pouvoir le présenter à
un éditeur. On m'a pourtant beaucoup encouragée, mais je n'osais pas le
lâcher.
C'est beaucoup plus confortable de publier des nouvelles. Un roman, ça
engage davantage, on se mouille jusqu'au cou. Et on a le trac. Une
certaine peur, aussi, d'être confondue avec son personnage. On m'a
parfois félicitée d'avoir eu le courage de me sortir de tous mes
problèmes, mais ce ne sont pas les miens, ce sont ceux du personnage,
faudrait pas confondre.
De nombreuses femmes suite à la lecture de ce roman osent parler de
cette relation très complexe qui les lie à leurs mères ou à leurs
filles, des verrous sautent, des échanges déculpabilisés peuvent se
faire.
Merci, c'est un très beau compliment que tu me fais là ! Si les
souffrances d'Agathe peuvent servir au lecteur, c'est magnifique.
Quels échos, quels retours as-tu à propos de ce livre ?
Essentiellement des retours de lectrices, tous sympathiques, touchés
et très touchants puisqu'ils témoignent d'une grande solidarité
féminine.
Les hommes, eux, ont du mal avec cette histoire. Mal de Mère
a rendu mes aînés furax, ils m'ont menacée d'un conseil de famille
dans l'au-delà, puisque j'avais osé écrire de telles horreurs sur une
mère qui ressemble quand même à la nôtre. il a fallu leur expliquer
patiemment ce qu'est la fiction : ni faux, ni vrai, c'est, un point
c'est tout. "Un mensonge qui dit toujours la vérité", il faut croire
que celle-ci ne leur était pas bonne à entendre. Mais je suis contente
que ce texte ait au moins servi à jeter un pavé dans la mare aux
bonnes consciences.
Tu sors en novembre un nouveau recueil de 6 nouvelles Enfanticides (L’embarcadère Éditions), qui dénonce
les maltraitances faites aux enfants. Myriam Chauvy la dessinatrice
qui a collaboré à cet ouvrage et toi-même faites le choix d’offrir vos
droits d'auteures à l'association « La Voix de l'Enfant »
C'est le moins qu'on puisse faire, non ?
Pourquoi Enfanticides et non Infanticides ?
En fait, j'ai hésité entre deux titres : Infanticides,plus
militant et
Enfantillages qui visait à trancher sur la noirceur des
textes. C'est l'éditrice, Alice Yvernat, qui a eu l'idée de marier les
deux et j'aime bien. La racine latine de infanticides, me gêne un peu
au niveau symbolique. Elle éloigne le problème, l'étiquette et le
classe. Et il s'agit d'infanticides, de la maltraitance sournoise des
faibles, de mômes
que nous sommes peut-être amenés à croiser sans le savoir.
Peux-tu nous parler de cette association ?
La Voix de l'enfant, dont l'ambassadrice est Carole
Bouquet, fédère plus de 60 associations qui aident et assistent les
moutards partout dans le monde.
Mais déjà en France où elle leur procure une aide juridique, si
nécessaire.
C'est une chouette cause, c'est notre responsabilité et notre devoir
que d'aider ceux dont la voix est si faible qu'on l'entend à peine.
Alors,si notre travail peut servir à quelque chose... Je dis "notre"
car le
projet a mobilisé Myriam l'illustratrice, bien sûr, mais aussi
Entrer Sans Frapper l'équipe d'infographistes qui ont conçu
bénévolement la maquette, sans compter la baguette magique d'Alice
Yvernat qui nous a permis de mener l'aventure à bien. Une équipe
féminine déterminée à ce que les choses changent.
L’écriture est-elle pour toi un acte militant ?
Bien sûr ! Sinon, pourquoi écrire, si ce n'est pour poursuivre le
fantasme de changer le monde ? Ou du moins, d'aider quelque chose à
changer. Même un petit peu. Un tout petit peu, c'est déjà ça.
Et maintenant, quel projet en cours ?
Finir d'installer mon nouveau foyer et me remettre à écrire.
L’envie t’effleure-t-elle d’écrire un jour un roman léger, drôle ?
Non, pourquoi ? Il faudrait ?
Merci beaucoup.
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Enfanticides (nouvelles de Léo Lamarche, illustrées par Myriam Chauvy
) est paru en novembre 2005
Enfanticides : six nouvelles noires donnent la parole à ceux dont
la voix est si faible qu'on l'entend à peine, enfants malheureux et
meurtris, martyrisés par le monde des adultes. Ceux que vous côtoyez
sans les entendre· Dont les larmes furtives vous passent inaperçues.
Léo Lamarche et Myriam Chauvy destinent les droits d'auteur de ce
recueil à l'association "La Voix de l'Enfant", afin de soutenir sa
lourde tâche d'aide à l'enfance.
Un projet et ses artisans
Un jour, la rencontre d'une affiche pour la Voix de l'Enfant
. Un
visage innocent et un slogan : « une bonne raclée, ça n'a jamais fait
de mal à personne ». Le choc. Les images, les fantômes du passé
remontent des profondeurs, avec ce désir fou de voir refleurir les
sourires. La conviction aussi, que les maux de l'enfance ne doivent
pas rester lettre morte. Que l'écriture peut servir une belle cause.
S'engager. Témoigner. Les faire exister, ces moutards qui n'ont pas de
mots pour le dire ? Et, peut-être secouer l'indifférence enfanticide
qui les ensevelit.
Leo Lamarche
Enseignante de formation, puis journaliste et rédactrice pédagogique,
Léo est tombée dans le noir dès l'enfance suite à un terrible drame
familial. Depuis, elle y est restée, nageant dans les eaux
sombres,
entre polar et mélancolie, entre errances et désespoir de héros au
bout du rouleau. Un recueil de nouvelles Leçons de ténèbres, paru chez
Noir Délire en 2004, un premier roman Mal de Mère chez Éditinter en
2005. Une quarantaine de nouvelles publiées en revues et recueils
collectifs ou disponibles sur le net (ecrivainsenligne.com, rayonpolar.com).
Myriam Chauvy
Maman de deux princesses, Myriam Chauvy aime beaucoup les livres, et
surtout les images. Elle adore aussi qu'on lui raconte des histoires
et essaie de suivre ses beaux rêves la nuit, le jour. Ses dessins,
gravures et autres bidouillages sont réalisés dans sa minuscule
cuisine posée quelque part entre le bois de Vincennes et la Gare de
Lyon.
Entrez sans frapper
Collectif de graphistes, engagé pour les milieux sociaux, associatifs
et culturels. Heureux d’avoir conçu la mise en page de ce livre...
La Voix de l’enfant
Créée en 1981, la Voix de l'Enfant fédère aujourd'hui 62 associations
mobilisées autour de l'écoute et de la défense de l'enfance dans 96
pays au travers de la planète.
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