interview de Christian ROUX
( par Anne DUTILLOY )
Misère et souffrance sociale pour Braquages, misère
et souffrance affective pour Placards... De quels maux
souffrira le prochain roman ?
Le prochain roman s'appelle Les Ombres mortes. Il parle de
ce qu'on a été et qu'on n'est plus, de la mémoire et de l'oubli... Il
parle aussi de la difficulté qu'on a à se construire un avenir dans un
monde de plus en plus furieux. Ce roman, je l'espère, comme les
précédents, ne souffrira pas de ces maux. Il s'en nourrira et s'en
servira comme matériaux pour raconter une histoire. Parce que c'est
avant tout ce que j'essaye de faire.
Pourrais-tu écrire des bluettes?
Je crois que non. Ecrire un roman est long et difficile, j'en retire
de grandes joies et de grandes peines. C'est un peu comme une aventure
et ça peut finir dans une impasse. Alors je ne m'engage pas à la
légère. Il faut que les personnages et les sujets que j'aborde me
touchent. Et ce qui me touche le plus, ce sont les réactions intimes
des humains, leurs fêlures, ce qui grouille au fond de leur âme et de
leur corps. C'est pour ça que je les mets dans des situations
difficiles. La façon dont
ils se battent m'apprend des choses. J'aime les personnages qui
agissent, qui luttent, même s'ils sortent rarement vainqueurs du
combat.
Au moins, ils vivent. Les bluettes ne me permettraient pas, je crois,
de rencontrer de tels personnages, et je n'ai pas envie d'entamer un
long voyage avec des gens qui ne m'apprendraient rien. Cela dit, si
par
"bluette" tu veux dire histoires d'amour, dans le dernier roman, il y
en a plein!
Laborieuse, dilettante, quelle est ta méthode de travail pour
écrire?
Pour commencer, il faut que je vole du temps au temps. Je dirais que
c'est l'étape la plus difficile. Les artistes intermittents du
spectacle ont assez rarement du temps totalement libre et jamais la
tête vide. Il y a toujours un projet en cours, quelque part, qui
demande plus ou moins de travail et d'investissement. En tous les cas,
pour moi, c'est comme ça. Sinon, une fois que je me suis embarqué, il
y a de tout. Des moments extrêmement laborieux et d'autres,
complètement décousus. Au départ, j'y vais comme ça, sur une idée
tellement persistante que je ne peux plus me la sortir de la tête.
Pour Braquages, c'était l'utilisation de S.D.F. pour
commettre des braquages. Puisqu'ils sont invisibles et que la société
des hommes les ignorent, pourquoi se gêner?
Pour Placards, c'était l'idée de cette femme qu'on
découvre comme victime et qui se révèle trois lignes après être un
bourreau. Il y avait aussi l'idée de ce témoin unique : un enfant
enfermé dans un placard, dont le tueur
ignore l'existence, et donc sauvé par le fait qu'il était maltraité
par sa mère, la victime. L'ambiguïté de tout ça m'intéressait beaucoup
(je devrais dire m'obsédait parce qu'au bout d'un moment, il s'agit
bien de ça).Après, je développe cette idée et je vois si ça me mène
quelque part. Je ne fais jamais de plan parce qu'il faut que je
découvre les choses. Il y a beaucoup de moment où j'écris pour
découvrir la suite ou pour comprendre mes personnages. Si je m'ennuie,
le lecteur s'ennuiera.
Evidemment, parfois, j'écris dix pages pour rien. Je plonge mes
personnages dans des situations trop inextricables, ou je ne les
écoute pas assez et je leur fais faire des choses qui ne collent pas
avec ce qu'ils sont...
En général, pour avancer vraiment dans cette première étape, je me
lève tous les matins très tôt et j'écris pendant trois heures. Ce sont
les
heures les plus fructueuses. Ensuite, c'est plus laborieux. Je
retravaille l'écriture de certains passages, j'en récris d'autres en
entier, je change la construction... Par exemple, parfois, je décide
de tout raconter à la troisième personne du singulier alors que je
suis parti sur la première depuis le début. Il y a un côté très
"atelier de recherche", dans tout ça. J'ai envie de tester des
écritures différentes, d'aller vers ce que je ne sais pas faire. J'ai
moins besoin d'avoir le fil du roman pour cette étape et c'est un
travail que je fais un peu n'importe quand. C'est une étape qui
comporte aussi des moments agréables mais elle est moins excitante,
plus calme. Ca manque de danger, mais peaufiner sa phrase quand on
sait qu'on tient son histoire est assez confortable.
Voilà, j'ai essayé de simplifier mais il y a aussi de la réécriture au
cours de la première étape et des changements d'histoire au cours de
la seconde... C'est un peu le bordel, quoi, mais une chose est sûre :
je ne m'ennuie pas!
Voilà, j'espère que j'ai à peu près bien répondu à tes questions...
J'ignore encore la date de parution du troisième, mais j'espère qu'il
sera là pour les troisièmes Ancres Noires, et le
quatrième pour les quatrièmes, et ainsi de suite...
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"Les ombres mortes", chez Rivages/Noir
est paru en octobre 2005 .