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INFERNAL AFFAIRS et LES INFILTRÉS : ÉLÉMENTS POUR UNE GÉOPOLITIQUE DU SIÈCLE NAISSANT ( article de PIERRE CHARREL)
Le vendredi 22 juin 2007 LES ANCRES NOIRES
organisèrent au Havre, en partenariat avec le cinéma
l'EDEN
une soirée consacrée à INFERNAL AFFAIRS (2002)
et aux INFILTRÉS (2006). Tous deux furent projetés en version
originale sous-titrée au cinéma l'EDEN
. Un débat eut lieu en salle après la projection des
INFILTRÉS, animé par des membres de l’association. Une étude inédite
consacrée aux deux films fut aussi rédigée pour l'occasion. Elle est
toujours disponible ci-dessous.
Une copie très originaleLa projection d’Infernal Affairs et des Infiltrés le 22 juin 2007 ne manquera pas d’évoquer aux amateurs des soirées organisées par Les Ancres Noires et le cinéma l’Eden celle consacrée en 2004 aux deux versions de Scarface. Le public havrais se voit en effet de nouveau offrir la stimulante opportunité cinéphilique de comparer un remake et le film qui l’a inspiré. Rappelons que Les Infiltrés, dernière réalisation en date de Martin Scorsese récompensée à quatre reprises lors de la cérémonie 2007 des Oscars[1], emprunte sa matière scénaristique à Infernal Affairs. Réalisé en 2002 par Alan Mak et Andrew Lau, ce film permit de redorer le blason alors un rien terni du polar hong-kongais en quête d’un nouveau souffle après l’âge d’or des années 1980. Infernal Affairs connut en effet une réussite publique et critique considérable non seulement à Hong-Kong mais aussi en Asie[2], avant de faire une carrière des plus honorables lors de sa diffusion en Europe et en Amérique. Rien d’étonnant donc à ce qu’Infernal Affairs ait fait l’objet d’un remake hollywoodien. Les grands studios américains, toujours à l’affût d’histoires susceptible d’attirer un large public, font en effet fréquemment l’acquisition des scénarii de films étrangers ayant enregistré d’importantes recettes[3] afin de les adapter aux goûts du public états-unien. La confrontation des deux Scarface avait permis de constater que le remake de Brian De Palma, pourtant visuellement et scénaristiquement fort différent du film d’Howard Hawks, se montrait finalement d’une très grande fidélité aux thématiques de l’œuvre qui l’avait inspiré. Concernant Les Infiltrés et Infernal Affairs, une comparaison approfondie ne manquera pas d’amener à un constat inverse. Assez semblables de prime abord, les deux films se distinguent en fait radicalement lorsqu’on étudie leur signification. Un visionnage hâtif des deux longs-métrages risque ainsi de les faire apparaître comme ne différant guère. Pareille impression tient d’abord à la dimension visuelle d’Infernal Affairs et des Infiltrés. Le cinéma criminel hong-kongais des années 2000 s’inspire en effet largement de son équivalent américain en matière de mise en image. Infernal Affairs n’échappe pas à la règle et se nourrit de codes esthétiques hollywoodiens bien évidemment présents dans Les Infiltrés. Cette impression de proximité entre les deux œuvres se trouve, qui plus est, renforcée par l’apparente fidélité scénaristique des Infiltrés à Infernal Affairs. Le film de Martin Scorsese reprend l’essentiel de la trame narrative du long-métrage d’Alan Mak et Andrew Lau. On ajoutera enfin que le cinéaste américain s’est réapproprié jusqu’à la dimension implicite d’Infernal Affairs puisque Les Infiltrés doit être appréhendé, de même que son symétrique asiatique, comme une œuvre éminemment politique. Mais c’est justement là que se fait jour une différence essentielle entre les deux films nous permettant d’affirmer que Les Infiltrés constituent infiniment plus qu’une simple et mercantile occidentalisation d’Infernal Affairs. Si les deux oeuvres constituent les véhicules de sous textes fortement idéologisés, empressons nous d’ajouter que ces derniers sont totalement indépendants l’un de l’autre. Parfaitement ‘affranchies’ de la tutelle signifiante de leurs homologues asiatiques, les ‘taupes’ de Baltimore[4] sont ainsi les outils d’une lecture violemment critique de la situation politique actuelle des Etats-Unis sans aucun rapport avec le discours de réconciliation nationale prôné par Infernal Affairs. Un pays, deux systèmes Avant d’aller plus loin dans notre interprétation idéologique du film d’Alan Mak et d’Andrew Lau, il convient d’effectuer un bref rappel sur l’évolution historique de Hong-Kong durant le XXème siècle. La compréhension d’ Infernal Affairs est en effet indissociable du singulier contexte politico-économique hongkongais. Si jusqu’à la seconde moitié du XIXème siècle l’île de Hong-Kong relevait de l’empire chinois, elle devint par la suite une colonie britannique demeurant sous la domination du Royaume-Uni durant l’essentiel du XXème siècle. Il fallut en effet attendre 1997 pour que l’héritier de l’empire, la République Populaire de Chine, recouvre sa souveraineté sur Hong-Kong, ainsi qu’il en avait été décidé lors de la déclaration conjointe sino-britannique de 1984. Mais ces quelques 155 années de colonisation britannique ont fait de Hong-Kong un territoire occupant une place totalement spécifique dans la Chine Populaire du début du XXIème siècle. Les presque 7 millions d’habitants qui l’occupent participent certes d’une culture commune au reste de la population de la République Populaire. Les caractéristiques linguistique et religieuse ou bien encore les fêtes traditionnelles rythmant l’année sont autant d’éléments marquant indéniablement l’appartenance de Hong-Kong à la sphère civilisationnelle chinoise. Mais alors que la Chine Populaire connaissait à partir des années 1950 l’expérience maoïste, Hong-Kong se développait selon les principes du libéralisme occidental. C’est ainsi que la colonie britannique devint, grâce à un essor économique sans précédent, un des pivots du capitalisme mondial en Asie. Et les années précédant la rétrocession furent l’occasion de réformes approfondies permettant un ancrage certain de la démocratie libérale à Hong-Kong. Et c’est ce passé, mêlant Orient et Occident, qui explique que l’ex-colonie tarde encore à devenir partie intégrante de la Chine Populaire quelques dix années après la rétrocession. Si les deux Chines tendent désormais à s’accorder en matière économique et culturelle, le domaine politique constitue en revanche un point d’achoppement majeur. Hong-Kong, accoutumée à la démocratie libérale, supporte en effet difficilement les atteintes à cette dernière commises par le gouvernement de Pékin. En témoignent les manifestations annuelles réunissant des dizaines à des centaines de milliers de Hong-Kongais et revendiquant une plus grande démocratie dans la vie politique du territoire. Le spectre de la division continue donc à hanter les rapports entre Hong-Kong et le reste de la République Populaire. Un spectre qui plane aussi sur Infernal Affairs. Infernal Affairs : diagnostiquer la division Le film d’Alan Mak et d’Andrew Lau doit en effet d’abord être appréhendé comme un constat du fossé qui continue à séparer Hong-Kong du reste du pays. Le genre du film criminel offre ainsi un cadre scénaristique idéal pour métaphoriser la division entre les deux Chines. Pour ce faire Infernal Affairs reprend plus précisément à son compte l’opposition canonique entre ‘flics’ et ‘voyous’. Le film se présente comme le récit classique de la lutte acharnée d’un groupe de policiers, dirigé par l’expérimenté superintendant Wong, interprété par Anthony Wong, contre un redoutable gang mafieux mené d’une main de fer par un truand éprouvé, Hon Sam joué par Eric Tsang. La fiction policière permet donc de mettre en scène deux groupes humains radicalement différents car agis par des systèmes de valeurs aussi antagonistes que peuvent l’être ceux fondant la Loi et le Crime. Et elle fait ainsi symboliquement écho à l’opposition entre la Hong-Kong libérale et la Chine Populaire post-maoïste. Mais cette division ne trouve pas à s’exprimer uniquement par le biais du scénario. Elle se manifeste aussi par l’usage remarquable que la réalisation fait de Hong-Kong comme espace. La mise en images de ce dernier lui confère d’abord une dimension proprement labyrinthique. Un certain nombre de séquences nous montre ainsi les personnages d’Infernal Affairs contraints d’user de cartes topographiques ou même de photos satellitaires pour pouvoir se déplacer dans Hong-Kong. Pareille difficulté à maîtriser l’espace découle de sa seconde caractéristique, à savoir son extrême fragmentation. La caméra, comme sans cesse en mouvement, évolue en effet au travers de lieux intérieurs et extérieurs aussi multiples que divers, voire antagonistes. On passe ainsi d’un lumineux commissariat de police à un repaire de truands plongé dans la pénombre, d’un loft luxueux des beaux quartiers à un appartement sordide du Hong-Kong populaire, d’une station de métro claustrophobe aux alentours verdoyants de la ville, etc. Se dessine ainsi peu à peu pour le spectateur un espace ‘malade’ se dérobant aux efforts déployés pour le maîtriser et semblant se refuser à toute vision d’ensemble. Et la géographie imaginaire d’Infernal Affairs devient à son tour la métaphore d’une Chine dont la fragmentation politique empêche de pouvoir en définir clairement les contours territoriaux. Infernal Affairs : effacer la division Mais le film d’Alan Mak et d’Andrew Lau ne se contente pas de rappeler la difficulté de Hong-Kong à s’intégrer à la Chine Populaire. Infernal Affairs se veut aussi un appel ostensible à dépasser cette division pour restaurer l’unité nationale[5]. Pour ce faire, le film démontre en premier lieu que les deux Chines incarnées par les policiers et les truands sont, en réalité, beaucoup plus proches l’une de l’autre que ce qu’une première lecture semble suggérer. Pareille démonstration s’appuie sur l’innovation scénaristique majeure[6] d’Infernal Affairs, à savoir la double infiltration. Le film utilise certes un personnage classique du cinéma criminel : celui de l’agent Yan, une ‘taupe’ policière infiltrée de longue date au sein d’une bande de truands, et campé par Tony Leung. Mais les scénaristes d’Infernal Affairs développent aussi une seconde figure de ‘taupe’, cette fois-ci nettement plus novatrice. Il s’agit du personnage de Ming, interprété par Andy Lau. Celui-ci, issu des rangs de la mafia à laquelle il continue d’appartenir clandestinement, a réussi à intégrer la police hong-kongaise dont il est en apparence l’un des membres les plus en vue et les plus respectés. Pareille ‘trouvaille’ scénaristique s’avère, de manière symbolique, riche d’implications idéologiques. Yan et Ming, c’est-à-dire deux personnages relevant de systèmes de valeur antagonistes, sont ainsi contraints de découvrir celui de l’adversaire d’une manière tellement poussée qu’elle en devient intime. Or cette expérience constitue, pour l’un comme pour l’autre, l’occasion éminemment troublante de se découvrir finalement semblables à ceux-là même qu’ils considéraient, a priori, comme ontologiquement différents. Ce sentiment de proximité se fait d’abord jour sur un plan individuel. Contraints de vivre au quotidien en compagnie de l’ennemi, Yan et Ming en découvrent peu à peu la complexité psychologique et affective, autrement dit l’humanité... Pareille constatation amène inévitablement les deux ‘taupes’ à laisser se développer une certaine proximité affective avec ceux qu’elles ont la charge d’espionner, voire à établir des liens amicaux. Mais l’infiltration leur permet aussi d’observer, sur un plan collectif, que les institutions légale ou officieuse dont elles relèvent sont loin d’être aussi dissemblables et éloignées l’une de l’autre qu’ils ne l’imaginaient. Cet état de fait se trouvant suggérée par la mise en images. La scène la plus révélatrice à ce titre est sans doute celle de la confrontation, dans le cadre du commissariat, entre la bande de Hon Sam et l’équipe du superintendant Wong. Cet épisode est prétexte à un plan essentiel montrant les deux groupes comme éminemment semblables l’un à l’autre. Chacun semble notamment obéir à une organisation hiérarchique commune. La mise en scène prenant bien soin de montrer les leaders de chaque groupe assis face à face, entourés de leurs hommes respectifs se tenant debout. Et l’utilisation du décor permet en outre de démontrer que la distance séparant les deux groupes est plus que ténue et donc aisément franchissable. La séparation spatiale, et symbolique, entre policiers et mafieux se limite en effet à une simple table de part et d’autre de laquelle les personnages sont disposés. Cette expérience de l’infiltration, ainsi vécue, amène inévitablement les deux ‘taupes’ à connaître une crise identitaire intense. Au terme des dix premières minutes de film, un échange entre Yan et son supérieur est l’occasion pour ce dernier de reprocher à sa ‘taupe’ de se conduire trop parfaitement en truand et de sembler ainsi oublier sa nature initiale. Quant à Ming, il manifeste un trouble manifeste lorsque sa compagne, une romancière, lui annonce qu’elle projette d’écrire un roman sur un homme souffrant de dédoublements multiples de personnalité… Et c’est alors que débute la seconde étape de la démonstration idéologique sous-tendant Infernal Affairs. Il apparaît rapidement pour les deux personnages que leur souffrance identitaire ne peut trouver son terme qu’en agissant, du moins sur un plan individuel, pour mettre un terme à la division entre les deux Chines. On ne dévoilera cependant pas cette dernière partie du film davantage, soucieux de ne pas gâcher le plaisir du spectateur n’ayant pas encore vu Infernal Affairs. Aussi se contentera-t-on d’indiquer que, grâce à une mécanique scénaristique de haute volée, le film finit par permettre à ceux des personnages qui désirent surmonter la division de réussir leur entreprise. Et Infernal Affairs achève ainsi de démontrer métaphoriquement non seulement la proximité entre les deux Chines mais aussi la possibilité d’une rencontre non conflictuelle, voire d’une fusion… L’Amérique selon Martin Scorsese et William Monahan Or les auteurs du remake états-unien d’Infernal Affairs n’ont pas manqué de constater que ce film offre une structure narrative particulièrement appropriée au développement d’un sous-texte politique. Rien d’étonnant à cela puisque les maîtres d’œuvre des Infiltrés avaient, l’un comme l’autre, préalablement démontré leur propension à faire du film de genre le véhicule d’une lecture violemment critique et clairement ancrée à gauche de certains aspects du modèle politico-social des Etats-Unis. Concernant Martin Scorsese, le metteur en scène des Infiltrés, on rappellera que l’un des axes problématiques majeurs de sa filmographie consiste en une illustration et une dénonciation des démons idéologiques de l’Amérique conservatrice[7]. Etant donnée l’importance numérique de l’œuvre de Martin Scorsese, nous nous contenterons de le rappeler au travers de quelques exemples. C’est ainsi que le personnage de Travis Bickle, interprété par Robert De Niro dans Taxi Driver (1976), constitue l’incarnation paroxystique d’une Amérique droitière présentée sous un jour cauchemardesque. Cette dernière se caractérisant par une peur panique de l’autre. Elle se traduit aussi bien par les formes classiques de déni de l’altérité (misogynie, racisme) que par un puritanisme obsessionnel révélant une angoisse aiguë face à la sexualité. Une Amérique droitière qui ne trouve, en outre, de réconfort que dans le fantasme de l’élimination violente de ces éléments anxiogènes. D’où la fascination prononcée du personnage de Taxi Driver, à l’instar de la frange la plus conservatrice du pays, tant pour une certaine forme de militarisme que pour les armes à feu. Les Affranchis (1990) utilise quant à eux le cadre du film de gangsters pour développer une charge violente contre la vision elle aussi conservatrice de la réussite sociale fondée sur la seule accumulation de biens matériels. Martin Scorsese y fait la preuve de la dimension criminogène de celle-ci en démontrant que le désir de possession, érigé en nécessité par la pression sociale, finit par dissoudre chez l’individu toute forme de conscience morale à l’image du mafioso Henry Hill, interprété par Ray Liotta. Pareille lecture politico-cinématographique des Etats-Unis explique logiquement que Martin Scorsese ait manifesté ses sympathies pour la plus progressiste des deux formations politiques majeures des Etats-Unis : le Parti Démocrate. Ce positionnement libéral, au sens états-unien du terme, éclaire à l’inverse l’hostilité du réalisateur à l’encontre de la politique du Parti Républicain, principale force conservatrice du pays. Et c’est ainsi que le réalisateur des Infiltrés a fait partie, en 2003, des opposants hollywoodiens les plus virulents à la décision du président Bush d’envahir l’Irak consécutive aux attaques terroristes du 11 septembre 2001. Cette hostilité manifeste à l’égard de la politique extérieure de l’actuelle administration républicaine au Moyen-Orient est en outre partagée par le scénariste des Infiltrés[8]. Le seul scénario que William Monahan a rédigé, en dehors du remake d’Infernal Affairs, est en effet celui de Kingdom of Heaven, un film mis en scène par Ridley Scott en 2005. Cette évocation à grand spectacle des Croisades fut l’occasion d’une condamnation certes métaphorique, mais sans appel, de l’intransigeance idéologique du gouvernement Bush au Moyen-Orient ainsi que de son usage systématique et immodéré de la force dans cette région du monde. La fresque historique de Ridley Scott a ainsi pris place, aux côtés d’œuvres plus ouvertement militantes comme Farenheit 9/11 (2004) de Michael Moore ou Syriana (2005) de Stephen Gaghan, dans la contestation hollywoodienne de l’engagement états-unien en Irak. Un courant critique auquel Les Infiltrés participe aussi pleinement. Les Infiltrés contre Georges W.Bush Martin Scorsese et William Monahan prennent en effet soin de disséminer dans Les Infiltrés des éléments plus ou moins manifestes mais leur permettant de livrer clairement leur vision de l’Amérique de l’après 11 septembre : celle d’un pays malade, justement en proie aux démons idéologiques des conservateurs. Les Etats-Unis dans lesquels évoluent les personnages des Infiltrés semblent ainsi être aux prise avec une fièvre patriotique dont témoigne l’apparition régulière dans le décor, sur les voitures ou sur les vêtements de drapeaux états-uniens ou bien encore d’autocollants appelant à l’unité nationale. L’Amérique ‘post 11 septembre’ décrite par Les Infiltrés n’est cependant pas uniquement touchée par la passion nationale. Martin Scorsese et William Monahan y évoquent aussi un pays en butte à une profonde paranoïa. Cette dernière est notamment mise en évidence à l’occasion d’une scène montrant Costello, le caïd interprété par Jack Nicholson, et son bras droit French, joué par Ray Winston. Leur dialogue s’ouvre sur une interrogation désabusée de French : « De nos jours, à qui peut-on se fier ? ». Puis il se poursuit autour du thème de la trahison, témoignant ainsi de la défiance générale des deux mafieux à l’égard des autres, y compris ceux considérés comme les plus proches… Cette paranoïa se combine, enfin, à l’obsession patriotique et génère le troisième mal qui ronge l’Amérique des Infiltrés : la xénophobie. La présence de cette dernière est mise en évidence par la réplique sans appel prononcée par Babu, un personnage de commerçant d’origine orientale : « Tu sais ce qui craint dans ce pays, c’est la haine… ». Pour Les Infiltrés, le diagnostic est donc clairement établi : les Etats-Unis sont, à la suite des attentats du 11 septembre 2001, une nation malade. Et ce d’autant plus que le pouvoir politique, dont l’action devrait normalement consister à apaiser un pays troublé, entretient au contraire le malaise ambiant par son action. L’enquête menée par Billy met ainsi à jour les manœuvres d’une administration Bush dont la hantise de l’agression étrangère, ici irakienne ou chinoise, l’amène à minorer le danger avéré, et interne à la société états-unienne, constituée par le crime organisé, représenté ici par Costello et son gang. La remarque amère prêtée à un technicien de la police est particulièrement révélatrice de cette dérive. Celui-ci, chargé de mettre le gang de Costello sur écoute, déplore le manque de moyens dont souffre la police criminelle alors que le F.B.I. jouit de crédits gouvernementaux illimités au nom de la défense nationale. Pareille remarque vient ainsi démontrer l’abandon de la lutte contre la délinquance nationale au profit d’un combat contre un agresseur externe dont la dangerosité semble visiblement douteuse aux auteurs des Infiltrés. Les investigations de Billy finissent même par dévoiler une réalité encore plus inquiétante. L’infiltré découvre ainsi que le pouvoir bushien va jusqu’à faire du Milieu criminel un allié dans sa lutte contre une menace extérieure dont la réalité devient de plus en plus ténue au fur et à mesure du déroulement du film. Rien d’étonnant, donc, à ce que cet actuel pouvoir états-unien laisse proliférer en son sein même, à la façon de cellules cancéreuses, des éléments hostiles tels que Colin, la ‘taupe’ mafieuse joué par Matt Damon. Les Infiltrés dresse donc un portrait inquiet et inquiétant des Etats-Unis de la première décennie du XXIème siècle. Et amène, qui plus est, le spectateur à envisager de manière elle aussi pessimiste le devenir du pays. Martin Scorsese et William Monahan développent en cela une démarche opposée à celle de leurs homologues hong-kongais. Ces derniers ayant fait d’Infernal Affairs un appel à la réconciliation nationale et au-delà une préfiguration d’un futur politiquement apaisé pour la Chine. [1] Les Infiltrés se sont vus attribuer les oscars du meilleur film, de la meilleure réalisation, du meilleur montage (Thelma Schoonmaker) et de la meilleure adaptation (William Monahan). [2] Succès qui incita les auteurs de Infernal Affairs à lui donner une prequel, Infernal Affairs II et une suite, Infernal Affairs III, tous deux en 2003. Le tout formant désormais, avec celle du Syndicat du crime réalisée par John Woo et Tsui Hark entre 1986 et 1989, l’autre trilogie majeure du film criminel hong-kongais. [3] Tel fut, entre autres, le destin de films européens aussi divers que La Totale (1991) de Claude Zidi devenu True Lies en 1994 sous la direction de James Cameron ou bien encore Insomnia (1997), réalisé par le norvégien Erik Skjoldbjærg, ayant servi de matrice au film américain du même titre mis en scène en 2002 par Christopher Nolan. [4] C’est-à-dire la ville dans laquelle se déroule Les Infiltrés. [5] Infernal Affairs n’est pas le seul film de genre chinois travaillant sur ce thème. On rappellera rapidement que Hero, le wu-xia-pian de Zhang Yimou sorti la même année qu’Infernal Affairs, peut aussi être reçu comme un plaidoyer en faveur de l’unité territoriale et politique de la Chine contemporaine. [6] Infernal Affairs est, à notre connaissance, le premier film criminel s’appuyant sur ce ressort scénaristique. [7] Une tendance idéologique par ailleurs manifeste dès les débuts de la carrière de Martin Scorsese ainsi qu’en témoignent ses premiers courts-métrages, notamment It’s not just you, Murray ! (1964) et The big shave (1967), que l’on peut retrouver dans le DVD Martin Scorsese. Courts-métrages et documentaires édité par Wild Side en juin 2007. [8] Et par les interprètes. Une large partie de la distribution des Infiltrés est en effet constituée de comédiens ayant fréquemment manifesté leur soutien au Parti Démocrate (Leonardo Di Caprio, Matt Damon, Jack Nicholson) ou ayant même, comme le fit Martin Sheen, clairement pris position contre la guerre en Irak.
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