HOUSE BY THE RIVER de Fritz Lang

Un DVD WILD SIDE VIDEO

Un article de PIERRE CHARREL

     

Le chef-d’œuvre invisible…

HOUSE BY THE RIVER (1950) est désormais disponible en DVD grâce à WILD SIDE VIDEO. L’éditeur rend ainsi enfin accessible au grand public français une œuvre rarissime du maître viennois. HOUSE BY THE RIVER n’a en effet jamais été distribué dans les salles françaises. Et seule une poignée de cinéphiles eut l’occasion, il y a presque trente ans, de visionner le film dans le cadre de l’émission de Patrick Brion, LE CINEMA DE MINUIT.

         Pareille absence des écrans français ne s’explique aucunement par la faiblesse artistique du film mais plus prosaïquement par des aléas de distribution. La vision de HOUSE BY THE RIVER vient en effet confirmer que l’on a ici à faire à un chef-d’œuvre langien indiscutable. Le cinéaste y développe ainsi, comme dans ses œuvres les plus reconnues[1], une vision de l’homme et du monde profondément structurée. Et Fritz Lang y expose cette dernière grâce à un art de la mise en scène tout aussi consommé que celui qu’il déploie dans ses films les plus connus.

        Un plan fugace vient résumer dès les toutes premières minutes de HOUSE BY THE RIVER la « weltanschauung »[2] de Fritz Lang. De manière apparemment anodine, la caméra fait un gros plan sur la page du manuscrit que Stephen Byrne, un auteur sans succès, est en train de relire. Lang prend alors soin d’inscrire à l’arrière-plan de l’image des objets épars parmi lesquels se côtoient une rose et ce qui ressemble fort à un coupe-papier… Cohabitent ainsi dans le même cadre l’amour, représenté par un de ses symboles les plus archétypaux, et la destruction, suggérée par le tranchant du coupe-papier. De manière plus générale, le cinéaste synthétise ainsi une vision de l’homme fondée sur la dualité foncière de celui-ci. L’intrigue criminelle de HOUSE BY THE RIVER fait en effet la démonstration de la présence, en chaque être humain, d’une capacité équivalente à faire le bien comme à s’abandonner au mal.

        Et ce même si la majeure partie du film semble plutôt accréditer l’idée que l’homme pratique plus facilement le crime que l’amour du prochain. Fritz Lang y dépeint en effet de manière plus qu’inquiétante la transformation de Stephen Byrne, d’abord assassin involontaire, en un individu faisant sciemment du crime son unique mode d’action. Une évolution d’autant plus troublante que le personnage, par son appartenance sociale, son degré de culture ou bien encore son raffinement vestimentaire constitue le parangon d’une société ayant toutes les apparences de l’hyper civilisation. HOUSE BY THE RIVER rappelle donc, d’abord, que le mal le plus pervers peut être perpétré par l’homme le plus policé qui soit, du moins en apparence…

        Plus effrayant encore, Fritz Lang montre aussi la propension de la société à basculer collectivement dans la malfaisance et le crime. Décors et seconds rôles, tels que les a conçus le cinéaste, campent un monde pourtant peuplé d’honnêtes gens. Un univers dont les antagonismes, liés à l’appartenance sexuelle ou à la classe sociale, sont neutralisés par un ordre social soigneusement codifié. Mais cette société dépeinte par Fritz Lang recèle aussi une part éminemment obscure… Grâce aux jeux d’ombre et aux perspectives déformées, le cinéaste nimbe d’emblée les tranquilles intérieurs bourgeois de HOUSE BY THE RIVER d’une inquiétante étrangeté. Pareils choix de mise en scène préfigurent ainsi le basculement de cette paisible collectivité dans la délation, avant d’être bientôt traversée par la pulsion du lynchage.

        HOUSE BY THE RIVER s’affirme donc comme une œuvre noire, voire désespérée puisqu’elle dépeint une humanité individuellement ou collectivement vouée au mal. Les rebondissements ultimes de l’intrigue viennent cependant radicalement remettre en cause ce pessimisme ambiant. Et aussi courte soit cette dernière séquence en regard du reste du film, elle vient néanmoins rétablir de manière magistrale la possibilité du bien dans la condition humaine. Y compris chez ceux des hommes qui ont en apparence emprunté la voie de la damnation, à l’instar de Stephen Byrne… Mais on n’en dira cependant pas plus, soucieux de préserver le plaisir du spectateur découvrant pour la première fois ce chef-d’œuvre désormais visible qu’est HOUSE BY THE RIVER.

Une édition de référence

            Pareil monument cinématographique impliquait donc une édition DVD à la hauteur, ce en quoi WILD SIDE VIDEO a pleinement réussi en offrant un double DVD. Le premier comprend le film. Image et son sont de grande qualité malgré l’histoire pour le moins cahoteuse du film. On se rappelera en effet que l’on ne dispose plus de copie 35 mm de HOUSE BY THE RIVER, seule une version 16 mm demeurant. Cela n’a pas empêché WILD SIDE VIDEO de coucher sur DVD une image tout à fait satisfaisante, respectant le format d’origine (1.33) et encodée comme il se doit en 4/3. Quant au son, lui aussi fidèle au mono anglais initial, il est malgré ses presque soixante ans d’âge de belle qualité. Ce premier DVD offre en outre une première salve de suppléments avec plus d’une cinquantaine de photos d’époque prises durant le tournage sur le plateau ou en extérieur. Certaines d’entre elles offrent déjà de précieux aperçus sur la pratique langienne du cinéma.

         Un deuxième DVD est quant à lui entièrement dévolu à des suppléments de haute tenue. Les interventions de deux figures majeures de la cinéphilie française, Patrick Brion et Pierre Rissient, apportent de stimulants éclairages aussi bien sur les thématiques de HOUSE BY THE RIVER, que sur ses conditions de production, de réalisation et de diffusion. Chacune durant environ 25 minutes. Le morceau de choix est cependant constitué par un entretien d’une cinquantaine de minutes entre Fritz Lang lui-même et le cinéaste américain William Friedkin[3].

Réalisé en 1974, et s’il ne traite pas à proprement parler de HOUSE BY THE RIVER, l’échange entre Fritz Lang et William Friedkin s’avère des plus passionnants. On y voit tout d’abord le cinéaste autrichien, au crépuscule de son existence, en flagrant délit d’invention de sa propre mythologie. Fritz Lang s’y montre particulièrement disert sur quelques-uns des épisodes saillants de sa vie qu’il narre avec force exagérations, voire de manière éhontément mensongère[4] ! Le point majeur de l’interview est constitué par un échange entre les deux cinéastes à propos des thématiques de l’origine du crime et de la culpabilité. Si ces interrogations sont bien entendu essentielles chez Fritz Lang, on se rappelera qu’elles jouent aussi un rôle clef dans l’œuvre de William Friedkin[5]. Il y a donc fort à parier que ce supplément de HOUSE BY THE RIVER devienne un « must have » non seulement chez les langiens mais aussi pour les friedkiniens !

Le DVD de bonus comprend aussi des suppléments DVD-ROM qui raviront là aussi les langiens les plus pointus. On peut en effet rien moins que lire le scénario original dans sa totalité (en anglais) ainsi que cinq pages de notes manuscrites de Fritz Lang concernant la dernière et essentielle dernière séquence de HOUSE BY THE RIVER. D’ultimes et indispensables suppléments qui achèvent donc de faire de ce double DVD réalisé par WILD SIDE VIDEO une édition de référence !


 


[1] Certaines d’entre elles sont éditées avec un soin comparable à celui apporté à HOUSE BY THE RIVER par WILD SIDE VIDEO : LE SECRET DERRIERE LA PORTE et le dyptique indien, LE TIGRE DU BENGALE et LE TOMBEAU HINDOU.

[2] Ou « vision du monde » pour les non germanistes.

[3] WILD SIDE VIDEO enrichit au passage sa collection déjà conséquente d’interviews historiques du maître viennois. Rappelons en effet le coffret réunissant LE TIGRE DU BENGALE et LE TOMBEAU HINDOU comprend parmi ses nombreux suppléments l’entretien de 2 heures réalisé par Armand Panigel en 1972. Et l’édition 2 DVD du SECRET DERRIERE LA PORTE propose quant à elle LE DINOSAURE ET LE BEBE, captation de la mythique rencontre entre Fritz Lang et Jean-Luc Godard.

[4] On rappellera que la rencontre avec Goebbels décrite dans l’entretien par Fritz Lang, avec un art consommé de la dramaturgie, n’a en fait jamais eu lieu ! Et que la fuite rocambolesque d’Allemagne qui aurait suivi cette supposée entrevue s’est en fait déroulée de manière beaucoup moins spectaculaire… Pour en savoir plus, on se reportera avec profit à l’ouvrage démystifiant de Michel Ciment : FRITZ LANG. LE MEURTRE ET LA LOI, paru chez Gallimard dans la collection Découvertes.

[5] On en voudra pour preuve son documentaire de 1962, THE PEOPLE VERSUS PAUL CRUMP, consacré à un condamné à mort et qui permit à celui-ci d’échapper à la peine capitale. On pense aussi aux deux versions successives du SANG DU CHÂTIMENT (1986 et 1992) témoignant de la centralité de ces questionnements et de leur évolution chez le cinéaste. On trouvera plus de détails dans LE PETIT LIVRE DE WILLIAM FRIEDKIN de Gilles Boulenger, édité en 1997 chez Le Cinéphage.

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Pierre Charrel