GHOST SQUAD

L’INTÉGRALE

 ( article de PIERRE CHARREL )

   

SYNOPSIS : « GHOST SQUAD  (en français, la brigade fantôme) était le nom donné à l’équipe de policiers infiltrés en charge des  affaires internes de corruption de la Police britannique. Après des plaintes d’officiers, elle fut officiellement dissoute en 1998. Mais des rumeurs disent que GHOST SQUAD serait de nouveau opérationnelle…  Amy Harris est une jeune inspectrice idéaliste. Elle est bientôt repérée pour intégrer la nouvelle équipe de GHOST SQUAD, agissant désormais clandestinement. » (d’après le dossier de presse du DVD édité par KOBA FILMS VIDEO)

Voici donc, en quelques mots, le thème de GHOST SQUAD, une série britannique qui ne dura que le temps d’une saison malgré d’évidentes qualités. L’article ci-dessous revient sur cette stimulante variation anglaise sur le thème de l’infiltration.

 

Brèves rencontres…

La série britannique GHOST SQUAD n’aura vécu que le temps d’une saison, à peine… Seuls huit épisodes furent en effet réalisés avant d’être diffusés au Royaume-Uni fin 2005 sur Channel 4, puis à l’été 2006 en France sur Canal +. Les informations réunies au hasard du Net semblent indiquer que l’abandon de la série par Channel 4 a été décidé au vu de résultats d’audience jugés insuffisants. Cet arrêt brutal explique donc que la première saison constitue aussi l’intégrale de GHOST SQUAD. Or son visionnage, notamment grâce à l’édition DVD réalisée par KOBA FILMS VIDEO, ne manque pas de faire regretter cette disparition pour le moins prématurée.

Les qualités manifestées dès ces huit premiers épisodes laissaient en effet augurer des évolutions stimulantes pour les saisons suivantes. Tous les ingrédients d’une grande série étaient d’ores et déjà réunis. La distribution s’y montrait d’abord des plus solides. Dominée par l’énergique Elaine Cassidy, interprétant Amy Harris l’héroïne de GHOST SQUAD, elle s’appuyait en outre sur une galerie d’acteurs campant seconds rôles récurrents ou occasionnels de manière plus que convaincante.  S’ajoutait à cela une mise en image d’une grande efficacité. La combinaison d’une représentation parfois très crue de la violence[1], d’un montage particulièrement nerveux et d’une photographie aux tonalités glaciales faisait de  GHOST SQUAD un impressionnant univers télévisuel, à la fois brutal et inhumain. Autant de choix visuels qui enfin soulignaient à merveille l’extrême noirceur des scénarii. Ces derniers dressant, métaphoriquement, un portrait rien moins qu’inquiétant de l’action du pouvoir politique britannique au début des années 2000.

 

Quelque chose de pourri au royaume de Tony Blair

Les enquêtes de GHOST SQUAD sont en effet précisément contextualisées par les auteurs de la série. Ces derniers les situent après 1998, ainsi qu’il est rappelé dans le générique de chaque épisode. GHOST SQUAD se situe donc en plein miracle blairiste. C’est-à-dire cette période de prospérité économique et sociale majeure dont la paternité est généralement attribuée à Tony Blair, devenu premier ministre du Royaume-Uni en 1997.

Or GHOST SQUAD, loin d’entretenir la vision d’un pays au faîte de sa réussite économico sociale, décrit au contraire une Grande-Bretagne dans laquelle le miracle blairiste semble ne jamais avoir eu lieu ! Plus encore, l’action gouvernementale, lorsqu’elle vient à être évoquée, y est présentée de manière éminemment négative. Et ce n’est finalement rien moins que l’imposture constituée par la prétendue réussite blairiste que GHOST SQUAD semble ainsi vouloir révéler…

            Cette dénonciation s’opère grâce au regard porté sur la Grande-Bretagne par Amy, sorte de variation policière sur le personnage de Candide. Comme le héros voltairien, l’héroïne de GHOST SQUAD se caractérise initialement par un mélange d’idéalisme, puisqu’elle lutte contre la corruption au sein de la police, et d’innocence, suggérée par le physique de femme-enfant de la comédienne Elaine Cassidy.

Amy est en outre, tout comme Candide, un personnage voyageur. Ses enquêtes sur les dysfonctionnements de la police britannique l’amène en effet à voyager à travers différentes régions du Royaume-Uni. Si la série débute et se termine à Londres, elle transporte entre temps ses personnages à travers la moitié Nord de l’Angleterre. La région du Yorkshire et de l’Humber, le comté de Nottinghamshire ou bien encore la ville de Manchester sont en effet autant de lieux où se déroule GHOST SQUAD. L’héroïne de la série effectue même un passage en Écosse puisque l’un des épisodes campe son action dans la région des Borders. Et c’est à chaque fois le spectacle d’une nation visiblement en crise qui s’offre aux yeux d’une Amy de plus en plus désabusée.

 

            Etrangers au paradis…

 Le premier démenti apporté par GHOST SQUAD au miracle blairiste est la démonstration de la persistance de la pauvreté en Grande-Bretagne. Un phénomène dont les thuriféraires du blairisme n’ont pourtant eu de cesse de signifier l’extinction ! Les épisodes trois, sept et huit campent ainsi leur action dans des zones de pauvreté aiguë constituées par les banlieues des métropoles britanniques. Amy explore à cette occasion les marges de la société britannique où les possibilités de réussite sont tellement faibles que la délinquance semble constituer l’unique mode de promotion sociale. Une manière d’enrichissement qui apparaît en outre comme le seul accessible aux étrangers, candidats à la prospérité blairiste. On en trouvera ainsi la démonstration dans l’épisode deux traitant d’un réseau de prostitution albanais.

GHOST SQUAD dépeint aussi  un Royaume-Uni désormais régi par la loi du plus fort. Un état de fait brutalement résumé par l’éprouvante séquence d’ouverture de l’épisode cinq. On y voit un homme abattu, en plein jour, au beau milieu d’un parking de supermarché, sous les yeux mêmes de sa femme, par des racketteurs à qui il refusait de céder. Ces derniers agissant à visage découvert, certains de l’impunité que leur confère leur brutalité extrême…S’élabore alors l’évidente métaphore d’une société dans laquelle l’impératif de la réussite économique, l’un des primats de l’action politique blairiste, justifie l’utilisation de tous les moyens, y compris ceux impliquant la destruction d’autrui…

 

Services publics à l’abandon

            Un autre axe majeur de la série consiste à dépeindre une police visiblement privée de moyens financiers et humains suffisants pour pouvoir s’acquitter correctement de ses missions. Les premières minutes de l’épisode inaugural soulignent d’emblée les carences en la matière. Les dialogues sont alors l’occasion pour les policiers d’un commissariat londonien de regretter d’être sous-payés et surtout d’être en sous-effectif. Et cette dernière assertion est bientôt vérifiée par l’éclatement d’une bataille rangée opposant une poignée d’agents de police à un groupe de voyous dans les couloirs mêmes du commissariat !

Trop peu nombreux, trop médiocrement équipés, les policiers de GHOST SQUAD sont donc contraints de développer des pis-aller pour protéger la population de la menace criminelle. D’où leur recours le plus souvent désespéré[2] à des méthodes ‘limites’ et trop souvent illégales pour préserver un semblant de paix civile. Telle est la situation sordide à laquelle Amy est confrontée épisode après épisode. Et les fautes policières, sur lesquelles enquête l’héroïne, ne sont pas tant le fait de ‘flics’ réellement corrompus que de fonctionnaires poussés à la faute par l’abandon de l’Etat. La charge contre le modèle blairiste s’en trouve ainsi naturellement renforcée. GHOST SQUAD soulignant la médiocre prise en charge de ceux que la prospérité ignore par un Etat rendu en la matière impuissant par la politique blairiste

 

Le règne du doute

La liste des tares du système blairiste dévoilée par la série ne s’arrête cependant pas là. GHOST SQUAD dépeint aussi le  pouvoir britannique du début des années 2000 comme une entité hautement paranoïaque. L’obsession de la surveillance, un des thèmes récurrents de la série, révèle ainsi la défiance irraisonnée du pouvoir blairiste à l’égard de tous, y compris ses propres agents. Chacun semblant constituer aux yeux du gouvernement travailliste une menace potentielle…

Dans GHOST SQUAD, ce ne sont donc pas seulement les ‘flics’ supposés pourris que l’on place sur écoute et que l’on photographie à leur insu. C’est le pays tout entier ! L’intrigue de l’épisode trois est en effet prétexte à rappeler le quadrillage du Royaume-Uni par un vaste réseau de vidéosurveillance[3]. Et les membres mêmes de la GHOST SQUAD peuvent devenir les objets de cette observation maladive. Dès le deuxième épisode, Amy est ainsi espionnée par celui qu’elle croit être son plus proche partenaire avant d’enquêter à son tour, dans le cinquième épisode, sur un des plus anciens policiers de la  GHOST SQUAD ! La série envoie donc, dès la fin de l’année 2005 comme un avertissement à un pouvoir blairiste en proie à la panique terroriste depuis 2005.

C’est cette même peur irraisonnée de la part du pouvoir qui l’amène en outre à user de techniques de manipulation des plus grossières pour éliminer les supposés vecteurs de la menace. Les épisodes sept et huit évoquent ainsi la fabrication de faux documents (des photos truquées) par des membres de la GHOST SQUAD pour précipiter la chute d’un officier de police considéré comme coupable de corruption… Une forfaiture certes fictive mais qui n’est pas sans rappeler, bien entendu, celle bien réel du dossier ‘bidon’ réalisé par les services secrets britanniques et justifiant l’intervention britannique en Irak voulue par Tony Blair[4].

La traversée des apparences du blairisme constitue donc pour Amy une douloureuse expérience. Celle-ci l’amenant à remettre non seulement en question l’institution policière mais, plus globalement, l’Etat au service duquel elle s’est pourtant placée. Et aussi courte fut-elle, la série GHOST SQUAD constitue donc désormais l’une des fictions participant à sa façon au débat sur les dix années de gouvernement de Tony Blair.


 

[1] La série est interdite aux moins de 12 ans. Les épisodes trois et sept présentent notamment des scènes de meurtres collectifs de policiers relativement dures dont on aura peine à retrouver l’équivalent dans la fiction criminelle française courante.

[2] GHOST SQUAD suggère fréquemment l’état véritablement dépressif de ces policiers en perdition notamment en les montrant en proie à l’alcoolisme ou à la toxicomanie.

[3] L’hebdomadaire MARIANNE rappelait à ce propos, dans son numéro du 30 juin au 6 juillet 2007, que le Royaume-Uni détenait à cette date un record mondial avec une moyenne d’une caméra de surveillance pour 14 habitants. Le même article ajoutait  qu’un banlieusard londonien était filmé environ 300 fois à l’occasion de son trajet quotidien entre son domicile et son travail !

[4] En 2003, Andrew Gilligan, un journaliste de la BBC, réunit en effet des éléments lui permettant d’affirmer  « que le gouvernement avait délibérément "gonflé" un dossier relatif à l'armement irakien pour mieux faire admettre par l'opinion la nécessité d'une intervention en Irak. » (D’après un  article du MONDE publié le 21.février 2007)

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