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ESPIONS SUR LA TAMISE de Fritz Lang Un DVD CARLOTTA
Un article[1] de PIERRE CHARREL
« It’s fantastic ! The all thing! »[2] ESPIONS SUR LA TAMISE[3] (1944) appartient avec LA CLE DE VERRE (1942), LA GRANDE HORLOGE (1948) et CRISS CROSS (1949) à la remarquable ‘vague noire’ de DVD édités par CARLOTTA durant l’été 2007. Parmi les trois autres titres, c’est certainement avec LA GRANDE HORLOGE, un film de John Farrow, que ce long métrage de Fritz Lang entretient le plus de similitudes. Les deux œuvres mettent en effet en vedette le même interprète, Ray Milland[4]. Mais, de manière plus générale, on ne manquera pas de constater qu’ESPIONS SUR LA TAMISE et LA GRANDE HORLOGE relèvent d’une conception commune du film noir. Cette dernière se définissant en premier lieu par des choix visuels et scénaristiques engendrant chez le spectateur une troublante sensation d’‘inquiétante étrangeté’[5]. Tel est le cas des vingt premières minutes d’ESPIONS SUR LA TAMISE durant lesquelles le récit criminel est narré à l’aide d’éléments empruntés au cinéma fantastique. Certains peuvent être d’ordre visuel. On les observe par exemple à l’occasion de la première séquence de course-poursuite d’ESPIONS SUR LA TAMISE. Elle met aux prises Stephen Neale, le héros interprété par Ray Milland, avec un homme venant de l’agresser. La dite séquence se déroule dans un coin perdu de la campagne anglaise. Celui-ci, entièrement reconstitué en studio, affecte alors l’apparence d’une lande marécageuse, au relief tourmenté. La succession des plans le dépeint en outre comme un lieu baigné d’une brume épaisse, se déchirant parfois pour dévoiler les contours sinistres d’un arbre mort ou d’une maison en ruines. Le travail sur le décor permet ainsi de camper un épisode archétypal du récit criminel (la course-poursuite) au sein d’un espace emblématique du fantastique gothique (la lande désolée). Le scénario d’ESPIONS SUR LA TAMISE mêle lui aussi un temps les genres. Les vingt premières minutes du film voient en effet se succéder des épisodes caractéristiques du récit policier : agression, enquête, interrogatoire, etc. Mais la signification réelle de chacun d’entre eux demeure systématiquement inaccessible au spectateur. Et ce dernier, de plus en plus désorienté, peut être ainsi amené à jouer mentalement avec la possibilité d’une causalité surnaturelle. Cette manipulation scénaristique du public atteignant son point d’orgue avec la séquence de la séance de spiritisme chez Mrs. Bellane (Hillary Brooke). L’hypothèse du fantastique semble alors bel et bien se confirmer puisque cette séquence n’est rien moins que l’occasion d’entrer en communication avec les morts ! La suite d’ESPIONS SUR LA TAMISE révélera cependant qu’il ne s’agissait là que d’une supercherie savamment élaborée. Et le film s’ancrera dès lors pleinement dans le réel après que chacun des mystères initiaux ait été explicité de manière rationnelle. Cette synthèse entre fantastique et ‘polar’ n’aura donc été que temporaire. Mais elle aura cependant joué un rôle essentiel dans l’orientation du spectateur vers une lecture psychanalytique du film. Par sa description d’une réalité un temps contaminée par l’extraordinaire, ESPIONS SUR LA TAMISE campe un univers à la dimension onirique prononcée. S’apparentant ainsi au rêve, cette « voie d’accès royale à l’inconscient » selon la formule de Freud, le film devient donc un espace cinématographique particulièrement propice à l’exploration de la psyché des personnages qu’il met en scène.
ESPIONS SUR LA TAMISE : une plongée dans l’inconscient La référence manifeste à la psychanalyse constitue en effet l’autre trait essentiel de la conception du film noir illustrée par ESPIONS SUR LA TAMISE[6]. L’influence des théories freudiennes se manifeste plus précisément au travers de la structure scénaristique du film de Fritz Lang. Il apparaît en effet que le déroulement d’ESPIONS SUR LA TAMISE reproduit rien moins que les étapes majeures d’une cure psychanalytique. L’intrigue criminelle d’ESPIONS SUR LA TAMISE offre d’abord l’occasion à un homme, initialement en proie à la souffrance psychique, de mettre à jour les raisons profondes de celle-ci. Les premières minutes du film montrent ainsi Stephen Neale quittant un établissement psychiatrique après deux ans d’internement. La séquence durant laquelle le personnage se confesse par la suite à Carla Hilfe révèle que cette hospitalisation est en fait une sanction. Cette dernière ayant été infligée par la justice à Neale pour son rôle dans la mort de sa première épouse. Il a en effet procuré à celle-ci, atteinte d’un mal incurable, le poison avec lequel elle s’est suicidée. La manière dont Neale narre cet épisode à Carla révèle, en outre, la double blessure psychique qui lui a alors été infligée. Il se décrit non seulement comme ayant été incapable de sauver sa femme de la maladie mais, pire encore, comme ayant été l’instrument de la mort de son épouse ! Le héros d’ESPIONS SUR LA TAMISE met donc à jour un inconscient doublement en proie au sentiment de culpabilité[7]. Continuant à calquer son développement sur celui d’une cure psychanalytique, le scénario va ensuite permettre au héros, désormais fort de la compréhension de son trouble, d’agir efficacement contre ce dernier. L’intrigue criminelle va en effet lui ménager la possibilité de revivre un épisode comparable à celui qui a originellement traumatisé sa psyché. Une première série d’événements l’amènera d’abord à rencontrer une séduisante jeune femme, Carla Hilfe, dont Neale tombera amoureux. Puis un deuxième ensemble de rebondissements mettra bientôt la vie de celle qu’il aime en danger. Récit criminel oblige, la menace mortelle contre laquelle Neale doit lutter a changé de nature. Il ne s’agit plus de la maladie mais d’une bande de redoutables espions. Le héros sortira cependant victorieux de ce nouveau combat, se donnant ainsi la possibilité de reconstruire la vision qu’il a de lui-même. A l’image culpabilisante et autodestructrice du complice de la fatalité se substitue désormais celle du sauveur, autorisant enfin le héros à se réconcilier avec lui-même. Ce que Fritz Lang ne manque pas de souligner dans l’ultime séquence du film montrant un Neale ostensiblement heureux.
« L’esprit émietté » Tel est le titre évocateur du supplément inédit inclus par CARLOTTA dans son édition d’ESPIONS SUR LA TAMISE. Celui-ci offre de pertinents éléments de réflexion permettant d’approfondir une lecture psychanalytique du film. D’une durée de quinze minutes, « L’esprit émietté » reprend quelques-unes des séquences majeures du film commentées de manière détaillée par le critique Jean Douchet. On retiendra notamment la mise en évidence du rôle majeur de la figure circulaire dans ESPIONS SUR LA TAMISE. Apparaissant de façon récurrente dans le film, aussi bien par des éléments de décor que par la disposition des personnages dans l’espace, le cercle symbolise ‘l’éternel retour’ du passé traumatique chez le héros. Un cercle auquel, comme le souligne encore Jean Douchet, Stephen Neale tente d’échapper à plusieurs reprises, manifestant ainsi sa volonté de guérir de la blessure qui affecte sa psyché. A l’instar des autres DVD de la ‘vague noire’ de l’été 2007, CARLOTTA offre donc au spectateur un travail éditorial de grande qualité. Le transfert d’ESPIONS SUR LA TAMISE sur DVD est à saluer. Le film est présenté dans son format d’origine (1.33) et encodé comme il se doit en 4/3. Le master proposé a fait l’objet d’une belle restauration. Et comme l’écrit le magazine spécialisé LES ANNÉES LASER, dans son numéro de juillet/août 2007, l’image se caractérise notamment par de « superbes contrastes ». Le son a lui aussi fait l’objet d’un travail fort satisfaisant. La version originale, en mono, a elle aussi été restaurée pour cette édition et, toujours selon LES ANNÉES LASER, elle offre « une bonne clarté des dialogues ». La bande son, uniquement disponible en anglais, est bien entendu accompagnée de sous-titre français. CARLOTTA rend donc pleinement justice à cette œuvre fascinante de Fritz Lang faisant plonger le spectateur dans les grandes profondeurs de la psyché humaine… [1] Avertissement amical à l’intention de ceux qui n’auraient pas encore vu ESPIONS SUR LA TAMISE : cet article en analyse, et donc en dévoile, quelques-uns des rebondissements essentiels… [2] Ou, en français, « C’est invraisemblable ! ». C’est par ces termes que Carla Hilfe, l’héroïne d’ESPIONS SUR LA TAMISE jouée par Marjorie Reynolds, réagit au récit que Stephen Neale (Ray Milland) vient de lui faire des premiers épisodes de sa singulière aventure. [3] Rappelons que le film s’intitule originellement MINISTRY OF FEAR, i.e. LE MINISTÉRE DE LA PEUR. Un titre qu’on pourra préférer à celui qui lui a été donné lors de sa sortie française. Son caractère étrange rend en effet beaucoup mieux justice à la polysémie d’une œuvre qui dépasse largement le cadre du film d’espionnage. [4] Le comédien interprète dans LA GRANDE HORLOGE le personnage de George Stroud. [5] Nous ne reviendrons pas en détails sur LA GRANDE HORLOGE ici comme par la suite. Ce film fait en effet l’objet d’une étude spécifique et disponible dans cette même rubrique. [6] Une référence elle aussi bien présente dans LA GRANDE HORLOGE. Nous nous permettons une nouvelle fois de renvoyer le lecteur à l’article consacré à ce film disponible dans cette même rubrique. [7] Un sentiment par ailleurs éminemment ‘langien’ puisqu’il est au cœur de nombre de ses films criminels. Tel est par exemple le cas de HOUSE BY THE RIVER à propos duquel nous avons consacré un article disponible dans cette même rubrique.
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Pierre Charrel |
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