
Ce roman /conte traité comme un polar est
une longue mélopée sur la lande, faite de la poésie du lieu, de la mer qui
engloutit les êtres chers, une mélopée sur les naufrages. Il y a Morgane la fée,
sensuelle à souhait, et puis Raphaël, son frère sculpteur, qui entretient avec
elle une relation ambiguë et puis Lambert débarque, il a lui aussi eu un frère :
Paul qui s'est perdu. Lambert arrive toujours en silence et la narratrice sent
d'abord son souffle animal ; elle le devine avant que de
le voir, il a des grandes mains chaudes et il vient chercher la trace d'un passé
dont il ne peut se défaire. Les vieux du village ont beaucoup de choses à
cacher. Un meurtre ? La mer murmure, lancinante, comme on égrène une litanie. La
mer dévore nos neurones en toute impunité.
Marécages salés, sémaphores qui s'éteignent mystérieusement parfois la nuit, faute de surveillance, pluviers et cormorans, pipistrelles, cornes de brume et conversations de bistrot alimentées par les ragots d'un temps qui ne demande qu'à resurgir violemment. La narratrice surveille, observe, écoute ; elle nous guide dans un monde peuplé de légendes où se mélangent mythes et réalité – une réalité loin des villes et du béton une réalité faite de chair et de sang, d'amour trop grands et de mort ; car la mort n'est jamais loin... Telle une araignée tissant sa toile inlassable la narratrice recueille les pensées secrètes. En même temps elle classe, étiquette, les oiseaux des falaises. C'est une femme absolue et tenace, on ne connaît pas son nom. On sait seulement qu'elle a aimé et que depuis elle n'arrête pas de marcher contre les vents. «On dit que le vent parfois est tellement fort qu'il déchire les ailes des papillons.» Elle est gourmande de mots, elle se tait et on lui fait confiance car ses intuitions sont bonnes. Fragile et solide à la fois. Elle s'adresse directement à celui qu'elle a aimé comme si elle s'adressait à nous. Elle aussi a ses fantômes. «A cet endroit la mer apporte des odeurs très fortes du large. Des embruns qui se collaient à ma bouche. Les lèvres tour à tour mouillées ou brûlées. Les désirs sont ici mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau la Hague. Une affaire de sens». La narratrice respire, flaire découvre, fouine, c'est une détective en herbe, pas par intérêt personnel, juste parce qu'elle est curieuse de l'autre. Elle trouve la forme de langage appropriée à chacun, elle sait être présente et se faire oublier, elle sait aussi aller trop loin parfois pour débusquer le mensonge, le non-dit, l'objet de souffrance, qui concerne la filiation, le manque, l'oubli et le pardon. La Hague semble un lieu hors du temps ; plane en toile de fond l'usine de retraitement nucléaire Cogema, comme un monstre tapi, tout près. «On parlait de la Hague, de la lande, de cette terre rude et forte devant laquelle les hommes ne pouvaient que s'incliner.»
Ce roman va plaire aux taiseux : «A la
Hague, les vieux et les arbres se ressemblent, pareillement silencieux. Façonnés
par les vents». Claudie Gallay a un rythme d'écriture qui s'accorde à la
marche avec des respirations très larges. On pense à Sylvie Germain, à Michel
Butor et à Marguerite Duras pour ses phrases nominales, ses mots, ses thèmes de
l'amour fou et du désir. Beaucoup de dialogues brefs et elliptiques qui vont à
l'essentiel. Cinq cents pages d'un récit qu'on ne peut arrêter tant il nous
tarde d'en savoir la vérité car il est bâti comme un roman noir avec des suspens
de vieux qui ont caché leur haine trop longtemps.
Un style très particulier qui s'accorde au paysage. Une littérature du paysage.
C'est la réussite de ce roman à suspens.