JAMES ELLROY ET LE CINEMA : ACCORDS ET DESACCORDS…

( article de PIERRE CHARREL)    


    L’EDEN a été le seul cinéma du Havre ayant choisi de projeter, du 6 décembre 2006 au 2 janvier 2007, LE DAHLIA NOIR de Brian De Palma en version originale sous-titrée. LES ANCRES NOIRES, se sont alors associées à la diffusion de l’un des films criminels majeurs de 2006, en proposant  aux spectateurs de l’EDEN une étude inédite sur les rapports souvent tumultueux de James Ellroy avec le cinéma. On la trouvera ci-dessous. Et on pourra consulter dans la rubrique CRIMES SUR DVD toutes les  références dévédégraphiques nécessaires pour prolonger cette exploration des adaptations cinématographiques des romans de James Ellroy.

 

JAMES ELLROY ET LE CINEMA : ACCORDS ET DESACCORDS…

« J’aimerais remercier toutes les personnes, […], grâce auxquelles mon roman est devenu un si beau film. »

C’est en ces termes assurément dithyrambiques que se conclut le texte que James Ellroy a rédigé en février 2006 à propos de l’adaptation cinématographique du DAHLIA NOIR[1]. Un texte dans lequel le romancier n’hésite pas à affirmer que son roman « est devenu un film d’exception » grâce, entre autres, au travail du scénariste Josh Friedman qui selon lui n’a rien moins que « saisi l’essence de [s]on livre avec une vigueur lumineuse ». Pénétré de celle-ci, Josh Friedman a écrit une adaptation toute entière placée sous le signe de « l’obsession », respectant en cela la thématique éminemment ellroyenne au cœur du roman d’origine.

James Ellroy salue avec un même enthousiasme les partis pris de mise en images de son roman, voyant en Brian De Palma « l’artiste idéal pour mettre en scène LE DAHLIA NOIR ». Le romancier considère en effet que l’art cinématographique du réalisateur entretient de profondes analogies avec sa conception de la littérature. Et la définition que l’auteur fait de la mise en scène selon Brian De Palma pourrait tout aussi bien s’appliquer à sa pratique de l’art romanesque : « Les films de Brian De Palma délimitent des univers d’obsession. Agencés avec rigueur, ils vous étouffent. Le temps de leur existence, l’univers extérieur disparaît. Les couleurs flamboient étrangement. Le mouvement vous fige. Vous renoncez à toute maîtrise et ne voyez plus que ce que lui veut que vous voyiez. ».

James Ellroy ne manque pas, en outre, d’évoquer en termes tout aussi laudateurs le travail fourni par l’équipe technique du film : « Les images sont signées Vilmos Zsigmond, Dante Feretti a assuré la direction artistique, et les costumes ont été conçus par Jenny Bevan. Le film vous impose d’en savourer chaque scène et de vous délecter de l’univers visuel qui vous a pris au piège. Cette richesse visuelle symbolise l’emprise que le Dahlia a sur nous. »

James Ellroy ne tarit enfin pas d’éloges quant aux prestations des comédiens. Le romancier évoque, notamment, la prestation de Josh Hartnett qui a la lourde charge de donner corps au personnage de Bucky Bleichert : « Physiquement, Hartnett c’est Bucky tel que je le décris, […]. Il interprète Bucky au plus juste, sans excès de cabotinage. […]. Le roman est la voix d’un jeune homme qui devient adulte dans un enfer qu’il s’est lui-même fabriqué. […]. Hartnett rend cela à la perfection. […]. C’est lui qui porte la vision morale du film. ».

« mes livres resteront des expériences uniques, et […] sont pour la plupart inadaptables »[2]

            L’enthousiasme manifesté par James Ellroy est d’autant plus significatif que l’écrivain s’était montré initialement plutôt circonspect quant à la réussite de l’entreprise… Ne déclarait-il pas en juin 2004 dans les colonnes du magazine MAD MOVIES que, concernant la mise en scène, « William Friedkin[3] aurait été un bien meilleur choix pour LE DAHLIA NOIR » et qu’il ne croyait « pas une seule seconde au casting » alors que Josh Hartnett était déjà pressenti pour le rôle principal ? Sans doute faut-il voir dans la méfiance alors affichée par James Ellroy la conséquence du caractère le plus souvent décevant des rencontres entre son univers littéraire et le cinéma.

            L’écrivain  tient en effet en piètre estime la plupart des films qui ont été tirés de ses romans. Tel est le cas de COP, l’adaptation de LUNE SANGLANTE réalisée en 1988 par James B. Harris. La transposition cinématographique de la première enquête de Lloyd Hopkins est considérée par « l’auteur [qui] a lui-même désavoué le film, […] comme une médiocre synthèse de son livre »[4]. James Ellroy ajoute dans la même interview que « James Woods incarnant Lloyd Hopkins […] est l’exact contraire de [s]a création. ». Un point de vue donc sévère mais auquel le spectateur sera sans doute tenté d’adhérer après avoir vu COP... La complexité du roman, tant en ce qui concerne la trame narrative que la caractérisation des personnages, est cruellement absente du film. Le travail de procédure policière évoqué de façon hyperréaliste par James Ellroy laisse place à une enquête expéditive dans laquelle les indices semblent tombés du ciel. Quant au personnage de Lloyd Hopkins, décrit par le romancier comme un être à la psyché abyssale frôlant en permanence la damnation, il fait l’objet de la même simplification outrancière. Maladroitement incarné par un James Woods n’ayant visiblement pas compris grand-chose à l’univers de James Ellroy, Lloyd Hopkins devient un mixte improbable de Dirty Harry et du Flic de Beverly Hills. On déplorera enfin le caractère totalement édulcoré de l’adaptation, faisant entre autres l’impasse sur le viol dont fut victime Lloyd Hopkins dans son enfance ou bien encore sur l’homosexualité refoulée du tueur.

            James Ellroy s’est montré tout aussi déçu par l’adaptation de BROWN’S REQUIEM ainsi que le rappelle le magazine CINÉ LIVE dans son numéro de novembre 2006. Là encore, le spectateur ne manquera sans doute pas de suivre le romancier même si le film n’est pas aussi désastreux que COP. Mis en scène par le débutant Jason Freeland en 1998, BROWN’S REQUIEM se signale en effet par la relative fidélité de son scénario à la structure narrative du tout premier roman de James Ellroy. Le casting s’appuie en outre sur des choix a priori intéressants. L’amateur de cinéma de genre notera la présence au générique de quelques unes des ²gueules² les plus marquantes du cinéma de genre américain des années 80 et 90. Le rôle-titre de Fritz Brown échoit ainsi à Michael Rooker rendu célébre par son interprétation dans HENRY, PORTRAIT D’UN SERIAL KILLER, réalisé en 1986 par John McNaughton. Autour de lui, évoluent des comédiens comme l’inquiétant Brad Dourif, ayant notamment incarné le très vicieux personnage de Raymond dans BLUE VELVET (1986) de David Lynch, et le massif Brion James qui prêta son impressionnant visage au répliquant Léon Kowalski dans BLADE RUNNER (1982) de Ridley Scott. Mais la mise en scène manque définitivement de rigueur et d’invention pour tirer parti de la distribution. L’insuffisante direction d’acteurs échoue à en exploiter les potentialités. Et le travail sur l’image à la fois plat (usage massif du champ/contre-champ) et approximatif (cadrage parfois peu rigoureux) rend trop souvent BROWN’S REQUIEM visuellement insuffisant.

« J’ai écrit sept scénarios […]. Ils n’ont jamais été réalisés. » [5]

            Les expériences de James Ellroy en tant, cette fois-ci, qu’auteur de scénarios ou d’histoires originales pour le cinéma ne semblent pas avoir été plus concluantes. La plupart de ses projets n’ont jamais été mis en images et ont fini, selon l’expression hollywoodienne, en ²Developpement Hell² (ou bien encore aux oubliettes)… Certains de ses projets s’annonçaient pourtant particulièrement séduisants. James Ellroy est notamment l’auteur du scénario du remake de L’ENFER EST A LUI, un des sommets du film de gangsters des années 40 mis en scène par Raoul Walsh et interprété par James Cagney. Le projet ne s’est cependant jamais concrétisé privant ainsi le spectateur d’une relecture qui s’annonçait pourtant éminemment ellroyenne. Le romancier évoque en effet dans MAD MOVIES  de juin 2004 un scénario plein de « tension sexuelle » et ménageant un final « bien plus violent et plus dérangeant » que l’original. On ne verra sans doute aussi jamais adapté à l’écran 77, un scénario portant une nouvelle fois la patte de l’auteur d’AMERICAN DEATH TRIP. James Ellroy, considérant dans le même numéro de MAD MOVIES qu’il s’agit là de son « meilleur scénario », y mêle crime et Histoire en s’inspirant des violences politiques qui secouèrent les Etats-Unis au début des années 70. Quant au projet pourtant hautement stimulant qui concernait WHITE JAZZ, James Ellroy en ayant lui-même écrit l’adaptation,  il a lui aussi été finalement abandonné…

            Un seul scénario original de James Ellroy a finalement fait l’objet d’une adaptation. Il s’agit de DARK BLUE, mis en scène en 2002 par Ron Shelton et interprété, pour ce qui est du rôle principal, par Kurt Russell. Le romancier a, là encore, manifesté une profonde déception face au résultat. C’est en effet en ces termes expéditifs qu’il évoque DARK BLUE : « Il n’y pas une ligne de moi dans le film ! Il n’y a plus aucune tension dramatique et le développement de l’intrigue et des personnages est vulgaire. J’ai trouvé le film très mal rythmé et la mise en scène de Ron Shelton laisse vraiment à désirer. »[6]. Et une nouvelle fois on sera tenté de donner raison à James Ellroy. Son scénario « d’une violence physique et psychologique extrême », ainsi qu’il le décrit dans MAD MOVIES de mai 2004, semble en effet avoir été allègrement trahi. En lieu et place de l’« aller simple pour l’Enfer » évoqué par le romancier dans les colonnes du même magazine, le spectateur se voit infliger un piètre film policier (trop) long de presque deux heures. La faute en incombe d’abord à une mise en scène dont le manque totale d’énergie réussit à rendre insipide des explosions de violence telles que le massacre de sang froid d’innocents durant un cambriolage ou le lynchage d’un homme ! Quant à l’interprétation, oscillant entre le cabotinage (Kurt Russell et Ving Rhames faisant leur numéro habituel) et la transparence (Scott Speedman et Michael Michele dont on n’entendit guère parler par la suite), elle ne permet aucunement de rattraper les défauts de la mise en scène.

            « j’ai été époustouflé par cette expérience »[7]

            Cette évocation des rapports, souvent conflictuels, que James Ellroy entretient avec le cinéma ne saurait êre complète si nous n’évoquions enfin l’adaptation de L.A.CONFIDENTIAL réalisée en 1997 par Curtis Hanson. Cette dernière fut en son temps accueillie par le romancier avec un enthousiasme comparable à celui dont il fait maintenant preuve à propos du DAHLIA NOIR. James Ellroy déclare en effet dans l’un des bonus de l’édition DVD du film que Curtis Hanson, aussi responsable du script de L.A.CONFIDENTIAL, et Brian Helgeland, son co-scénariste « ont adapté [son] livre brillamment ». Un point de vue que le spectateur partagera certainement une nouvelle fois. Si Curtis Hanson et Brian Helgeland ont commis quelques infidélités par rapport à la trame narrative du roman, ils ont cependant réussi à préserver l’esprit de cette descente dans les sombres profondeurs du rêve américain qu’est L.A.CONFIDENTIAL. Curtis Hanson déclare en effet avoir été séduit, à la lecture du roman, par la distortion entre brillantes apparences et inavouables réalités au cœur non seulement de L.A.CONFIDENTIAL mais aussi de l’ensemble de l’oeuvre de James Ellroy. De même le cinéaste et son co-scénariste ont fait preuve d’une compréhension tout aussi fine en ce qui concerne les personnages. Curtis Hanson et Brian Helgeland ont en effet réussi à préserver la spécificité des figures imaginées par James Ellroy en dotant leurs alter-ego cinématographiques d’une profondeur rendant justice à celle que le romancier leur avait initialement conférée.

Curtis Hanson et Brian Helgeland ont été aidés, en cela, par les prestations des comédiens que le romancier évoque en des termes tout aussi laudateurs. Dans le numéro de mai 2004 de MAD MOVIES, on peut ainsi lire que James Ellroy « a lui-même déclaré avoir été épaté par la performance de l’acteur australien » Guy Pearce à qui échut le rôle d’Ed Exley. Et dans les colonnes de MAD MOVIES de juin 2004, l’auteur déclare à propos de Russel Crowe, en charge du personnage de Bud White : « J’aime beaucoup sa prestation dans le film de Curtis ». On pourrait ajouter que l’ensemble du casting  participe à la réussite de l’entreprise avec une mention spéciale pour la prestation toute en ambiguïté de Kevin Spacey dans le rôle de Jack Vincennes.

 

Presque dix ans après L.A.CONFIDENTIAL, la réussite du DAHLIA NOIR semble donc infirmer l’affirmation péremptoire de James Ellroy quant au caractère inadaptable de ses romans. A condition bien entendu que ceux qui ont en charge la périlleuse tâche de donner vie à l’univers ellroyen fassent preuve  d’une réelle empathie avec celui-ci…


[1] On pourra consulter ce texte dans son intégralité dans la dernière réédition en date du DAHLIA NOIR aux éditions Rivages dans la collection de poche Rivages/Noir. Toutes les citations en italique de ce paragraphe en sont extraites.

[2] « Interview carrière : James Ellroy (2e partie) », MAD MOVIES n°165, juin 2004.

[3] On se rappellera bien entendu que William Friedkin est le metteur en scène, entre autres films, de FRENCH CONNECTION, L’EXORCISTE ou bien encore POLICE FÉDÉRALE LOS-ANGELES.

[4] « Interview carrière : James Ellroy (2e partie) », MAD MOVIES n°165, juin 2004.

[5] « James Ellroy, auteur sur route »,  CINÉ LIVE n°106, novembre 2006.

[6] « Interview carrière : James Ellroy (1ère partie) », MAD MOVIES n°164, mai 2004.

[7] Déclaration de James Ellroy dans « L.A.CONFIDENTIAL… Off the Record », documentaire réalisé par Bruce Stuart Greenberg en  1998 et consacré à la genèse de L.A. CONFIDENTIAL. Il est actuellement disponible dans les bonus de l’éditon DVD du film.

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James Ellroy, auteur du ‘Dahlia Noir

              Quelques réflexions d’une lectrice, fan de Ellroy…

      On ne rentre pas facilement dans un roman de James, Ellroy et on n’en sort pas indemne. Il vous happe, vous torture, vous déconstruit, vous oblige à voir la face cachée des choses, ‘the underbelly’ ( i.e. les entrailles puantes ). Son terrain de prédilection ? C’est L.A., la Cité des Anges. Mais sous la plume d’Ellroy, la ville devient la Cité des Anges Déchus. ( La trilogie de Lloyd Hopkins, le Quartet de L.A. ). Sur la colline qui surplombe L.A. se trouve Hollywood, la machine à fabriquer des rêves et des étoiles, qui en prend plein son grade. Au fur et à mesure que nous pénétrons dans cet univers ( autrement plus impitoyable que Dallas ), Ellroy étend sa vision des hommes et des femmes à partir de L.A. à toute la société américaine ( ‘American Tabloïd’ ), et il brosse au vitriol une leçon d’histoire où les personnages comme Martin Luther King, les Kennedy se font broyer dans une machine infernale qui détruit ses enfants les plus célèbres. Le ‘rêve américain’ se démythifie, se salit, se désintègre. Il est dit d’Ellroy qu’il n’a pas cherché un genre, le roman noir, mais que c’est la forme même qui l’a cherché : le noir est en lui, et lui, l’a rendu au genre en l’obscurcissant. Il y a eu Faulkner, Steinbeck, Styron, Norman Mailer et d’autres.

James Ellroy a pu, et a su, donner ses galons au roman noir et est considéré de nos jours comme un monument de la littérature américaine tout court. Il n’y a guère que Phillip Roth qui lui jalouse cette place avec une écriture d’un autre genre. Avec Paul Auster, le lecteur peut parfois abandonner le livre après 50 pages brillantes car il n’y a plus rien à découvrir après. Avec Ellroy, le lecteur prend une grande claque de 300 pages… et en redemande.

Quelques lectures recommandées en V.O. pour apprécier la force de l’œuvre. Consultez votre libraire favori. Tout Ellroy est traduit.

·        Brown’s Requiem ( 1981 )

·        Clandestine ( 1982 ) où apparaissent pour la première fois des personnages de ‘The L.A. Quartet : Dudley Smith, Mike Breuning, Dick Carlisle

·        Blood on the Moon ( 1983 ) adapté au cinéma sous le titre ‘ Cop’

·        Suicide Hill ( 1986 ) dernier livre de la trilogie de Lloyd Hopkins

·        Black Dahlia  [ the L.A. Quartet ]( 1987 ) une bonne façon de rentrer dans l’univers d’Ellroy

·        The Big Nowhere ( 1988 ) le premier ‘grand classique’ d’Ellroy

·        L.A. Confidential ( 1990 ) adapté au cinéma ( avec Kim Bassinger, Kevin Spacey, James Cromwell, Russell Crowe, Guy Pearce )

·        White Jazz ( 1992 ) Quand son éditeur lui demanda de raccourcir  ses 900 pages en 350 Ellroy élimina les verbes ( coquin cet Ellroy ! )

·        American Tabloïd ( 1995 )

·        The Cold Six Thousand ( 2001 ) la suite de American Tabloïd

Ann Lafosse

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