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LA CLÉ DE VERRE de Stuart Heisler Un DVD CARLOTTA
Un article de PIERRE CHARREL
LA CLÉ DE VERRE : naissance du film noir LA CLÉ DE VERRE appartient, avec ESPIONS SUR LA TAMISE (1944), LA GRANDE HORLOGE (1948), et CRISS CROSS (1949) à la remarquable ‘vague noire’ de DVD édités par CARLOTTA durant l’été 2007. Réalisé en 1942, LA CLÉ DE VERRE est le plus ancien de ces quatre titres proposés par l’éditeur. Ace titre, ce film de Stuart Heisler[1] peut donc être considéré comme une des œuvres fondatrices d’un genre alors naissant : le film noir. LA CLÉ DE VERRE succède en effet de peu au FAUCON MALTAIS réalisé en 1941 par John Huston. Un long métrage que la plupart des historiens du cinéma s’accordent à considérer comme le premier exemple de cette nouvelle approche du film criminel[2]. Et sous ses allures de classique film de studio, LA CLÉ DE VERRE constitue en réalité une authentique ‘œuvre-laboratoire’ où s’élaborent quelques-unes des caractéristiques essentielles du film noir. Des personnages archétypaux Tirant, comme LE FAUCON MALTAIS, sa matière scénaristique d’un roman de Dashiell Hammett[3], ce long métrage participe d’abord de l’affirmation des personnages emblématiques du genre. Si le héros masculin, Ed Beaumont, n’est pas à proprement parler un détective privé, il s’apparente néanmoins fortement à cette figure centrale du film noir. Ce truand, joué par Alan Ladd, assume en effet durant l’essentiel de LA CLÉ DE VERRE un rôle d’enquêteur. Beaumont y consacre l’essentiel de ses efforts à élucider le meurtre dont est soupçonné Paul Madvig, le caïd pour lequel il travaille. Beaumont s’affirme en outre comme un personnage « marginal, farouchement individualiste »[4], un trait de caractère là encore typique des grands ‘privés’ du film noir. On pensera bien évidemment à ceux interprétés par Humphrey Bogart dans le FAUCON MALTAIS et par la suite dans LE GRAND SOMMEIL (1946) de Howard Hawks. Madvig, joué par Brian Donlevy, constitue lui aussi une autre figure masculine appelée à devenir récurrente dans le film noir. Le spectateur ne manquera pas, en effet, d’être surpris de la passivité avec laquelle ce mafieux pourtant redouté se laisse accuser de meurtre. Un comportement en fait typique « des personnages de gangsters ‘à l’ancienne’ […] dotés d’un instinct suicidaire qui les voue à devenir les victimes, quasi consentantes de la femme fatale »[5]. Et que l’on observera ensuite, par exemple, dans LES TUEURS (1946) de Robert Siodmak chez le personnage du Suédois interprété par Burt Lancaster. LA CLÉ DE VERRE est donc, aussi, une étape essentielle dans l’élaboration du « personnage de la femme fatale, si intimement […] lié à l’essence même du film noir. » [6]. Il s’y dessine au travers de l’ensemble des figures féminines de LA CLÉ DE VERRE : Janet Henry (Veronika Lake), Opal Madvig (Bonita Granville) et Eloise Matthews (Margaret Hayes). Toutes trois combinent, à des degrés divers, les deux caractéristiques constitutives de la femme fatale. Elles ne semblent, de prime abord, n’être que de séduisants ‘objets’ dévoués à la satisfaction des diverses formes du désir masculin. Janet Henry et Eloise Matthews appartiennent ainsi à la famille des héroïnes du film noir à l’« élégance racée »[7]. Opal Madvig relevant quant à elle de la catégorie de ces femmes-enfants au « visage lisse et [à] la diction innocente »[8] à l’instar d’Ava Gardner dans LES TUEURS. Mais le scénario de LA CLÉ DE VERRE fait ensuite de ces ‘objets’, initialement si rassurants, des acteurs majeurs du processus destructeur à l’œuvre contre les protagonistes masculins du film. Et plus particulièrement contre ceux des hommes qui ont succombé à la séduction de l’un ou l’autre de ces trois personnages… Une violence inédite Étape fondamentale dans la mise au point des personnages propres au film noir, LA CLÉ DE VERRE l’est aussi dans le développement d’une représentation de la violence spécifique au genre. On ne pourra d’abord qu’être frappé par les « formes ‘excessives’ »[9] que celle-ci revêt dans ce long métrage. Le film noir marque en effet le franchissement d’un seuil dans la représentation de la violence à l’écran. Les séquences montrant à l’œuvre le personnage de Jeff, un homme de main incarné par le massif William Bendix, continuent ainsi à surprendre par leur brutalité. Les sévices qu’il inflige à Ed Beaumont font de l’élégant truand un pantin désarticulé au visage si tuméfié qu’il en devient grotesque… Et la mise à mort de Varna (Joseph Calleia) par Jeff prend la forme d’une scène de strangulation dont l’âpre sauvagerie reste intacte plus de soixante après sa réalisation ! La violence montrée par LA CLÉ DE VERRE se signale en outre par une indéniable « perversité »[10], une dimension là encore caractéristique du film noir. Ce dernier montrant en effet « volontiers le franchissement de la norme psychique ou psychologique » [11]. Il ne fait en effet nul doute qu’un personnage comme celui de Jeff est agi par des pulsions authentiquement sadiques. La souffrance d’autrui lui procurant une jouissance manifeste s’exprimant d’abord par le dialogue. Le terme de plaisir est par exemple explicitement utilisé par Jeff après qu’il lui ait été ordonné de martyriser Beaumont. Elle est ensuite mise en évidence par le jeu d’acteur. William Bendix donne alors à Jeff l’inquiétante allure d’un géant soudainement en proie à une gourmandise enfantine. Et c’est souriant à pleines dents, les yeux agrandis par la joie que l’on voit le personnage commettre ses exactions. Cette figure de truand psychopathe trouvera elle aussi son équivalent dans nombre d’autres films noirs. La prestation de William Bendix semblant, par exemple, annoncer celle de James Cagney dans L’ENFER EST Á LUI (1949) de Raoul Walsh.
« Pour quelques raisons obscures… » Comme pour les trois autres films noirs édités durant l’été 2007, CARLOTTA a produit un travail de qualité. LA CLÉ DE VERRE est présenté dans son format d’origine (1.33) et encodé comme il se doit en 4/3. Le master proposé a fait l’objet d’une restauration. La bande son d’origine est elle aussi respectée puisqu’elle est proposée en mono. Hormis la version originale, accompagnée de sous-titres français, CARLOTTA a aussi inclus la version française. Concernant les suppléments, on y retrouve en dehors de la bande annonce d’époque une interview inédite de Philippe Labro intitulée « Pour quelques raisons obscures… » d’une durée de 26 minutes. On se rappellera que parmi ses nombreuses activités, Philippe Labro a été cinéaste. Celui-ci ayant notamment réalisé des ‘polars’ comme SANS MOBILE APPARENT (1971) ou LA CRIME (1983) dont le scénario a été coécrit par Jean-Patrick Manchette. C’est donc fort de cette connaissance ‘intime’ du genre que Philippe Labro s’exprime avec enthousiasme sur LA CLÉ DE VERRE. Le cinéaste, qui est aussi écrivain, effectue d’abord un pertinent retour sur le roman de Dashiell Hammett dont le film est adapté et plus largement sur le rôle essentiel de la littérature ‘hardboiled’[12] dans la genèse du film noir. Philippe Labro rappelle en effet que c’est à ce genre littéraire que le film noir doit non seulement quelques-uns de ses scénarii majeurs[13], mais aussi nombre de ses traits constitutifs. Le détective ‘privé’, la femme fatale ou bien encore la violence teintée de sadisme étant autant de ces éléments empruntés par le cinéma à la littérature. L’interview permet enfin d’effectuer un retour sur le casting de LA CLÉ DE VERRE qui s’affirme là aussi comme un film fondateur du genre. Philippe Labro nous rappelle ainsi que le film fait d’Alan Ladd et de Veronica Lake un couple emblématique du film noir[14] que l’on retrouvera par la suite dans d’autres titres-phare du genre comme LE DAHLIA BLEU (1945) de Georges Marshall. Un film dans lequel on retrouvera aussi l’impressionnant William Bendix à qui LA CLÉ DE VERRE a permis de devenir une ‘gueule’ incontournable du film noir. Autant de propos dispensés par un Philippe Labro visiblement passionné par son sujet qui achèvent de faire de LA CLÉ DE VERRE un ‘must-have’ dans la dévédéthèque de tout amateur de film noir ! [2] Jean-Loup Bourget, Hollywood, la norme et la marge, collection « Armand Colin Cinéma », éditions Armand Colin, Paris, 2005, page 65. [3] LA CLE DE VERRE est actuellement disponible aux éditions Gallimard dans la collection « Folio-Policier » : http://www.gallimard.fr/foliopolicier/index1.htm [4] Jean-Loup Bourget, op. cit., page 66. [5] Jean-Loup Bourget, op. cit., page 69. [6] Jean-Loup Bourget, op. cit., page 68. [7] Jean-Loup Bourget, op. cit., page 68. [8] Jean-Loup Bourget, op. cit., page 68. [9] Jean-Loup Bourget, op. cit., page 69. [10] Jean-Loup Bourget, op. cit., page 69. [11] Jean-Loup Bourget, op. cit., page 68. [12] ‘Hardboiled’ est un adjectif pouvant se traduire par ‘dur à cuire’. C’est par ce terme que l’on désignait originellement aux Etats-Unis la littérature que l’on qualifiera par la suite de ‘noire’ en France. Un genre dont Dashiell Hammett et Raymond Chandler sont, si ce n’est les créateurs, du moins les auteurs les plus emblématiques. [13] On a déjà indiqué que LE FAUCON MALTAIS et LA CLÉ DE VERRE étaient adaptés de romans de Dashiell Hammett. Concernant Raymond Chandler, au déjà cité LE GRAND SOMMEIL, on peut ajouter LA DAME DU LAC (1947) de Robert Montgomery. Et rappeler aussi que le romancier a participé à l’adaptation du livre d’Horace McCain dont est tiré ASSURANCE SUR LA MORT (1944) de Billy Wilder. Un film lui aussi disponible chez CARLOTTA dans une splendide édition. |
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Pierre Charrel |
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