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de Bertrand TAVERNIER
Bertrand Tavernier était présent à l’occasion du 8ème Festival du Polar à la Plage. Le dimanche 13 juin 2010, le cinéaste a dédicacé ses livres (parmi lesquels son passionnant récit de tournage PAS À PAS DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE) sur la digue promenade du Havre. Puis Bertrand Tavernier a rencontré le public à l’issue des projections au cinéma LE SIRIUS du JUGE ET L’ASSASSIN et de DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE. Durant chacune plus d'une heure, ces discussions entre le cinéaste et les spectateurs furent aussi riches que chaleureuses. En souvenir de ce grand moment de cinéma au Havre que fut cette venue de Bertrand Tavernier, LES ANCRES NOIRES vous proposent cette introduction au JUGE ET L’ASSASSIN et à DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE. Un texte inédit et rédigé spécialement pour l'occasion.
Un article de PIERRE CHARREL
Presque vingt-cinq ans séparent LE JUGE ET L’ASSASSIN (1976), troisième long-métrage de Bertrand Tavernier, de DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE (2009), avant-dernier film en date du cinéaste dont LA PRINCESSE DE MONTPENSIER est en compétition au Festival de Cannes 2010. Situés aux deux extrémités chronologiques de sa filmographie, ces films de Bertrand Tavernier semblent a priori pareillement éloignés l’un de l’autre quant aux univers et aux personnages qu’ils mettent en scène. La tragédie criminelle et judiciaire narrée par LE JUGE ET L’ASSASSIN est ainsi profondément ancrée dans l’histoire et l’espace français, qui plus est placée sous le signe d’un réalisme marqué. Le film s’inspire directement de la carrière homicide de Joseph Vacher, rebaptisé dans LE JUGE ET L’ASSASIN Joseph Bouvier et interprété de manière saisissante par Michel Galabru dont la prestation fut récompensée d’un César. Joseph Vacher, de même que son alter ego cinématographique, était ce que l’on appelait en cette fin de XIXème siècle un cheminot – on parlerait aujourd’hui d’un vagabond – atteint de très lourds troubles mentaux. Parcourant les campagnes du sud-est de la France, il se rendit coupable entre 1884 et 1897 d’au moins une vingtaine de meurtres accompagnés de violences sexuelles. Celui qui fut, peut-être, le premier tueur en série dans les annales criminelles françaises fut finalement arrêté en 1897 avant d’être condamné à mort et guillotiné en 1898. Son arrestation fut rendue possible par l’action du juge Fourquet, devenu dans LE JUGE ET L’ASSASSIN le juge Rousseau et qu’incarne remarquablement Philippe Noiret. L’ensemble de ces faits est retracé par le film de Bertrand Tavernier avec une précision d’essence documentaire. De même que les débats soulevés en leur temps par l’instruction menée par Fourquet à l’encontre de Vacher et les conditions du procès qui s’ensuivit. Le cinéaste dépeint les manœuvres du juge Rousseau, exacte transposition en cela de Fourquet, pour présenter Bouvier comme un être mentalement sain et donc pleinement responsable de ses actes. Et ce alors que LE JUGE ET L’ASSASSIN, notamment par le biais de la composition de Michel Galabru aussi crédible qu’effrayant en maniaque assassin, affirme clairement la folie de Bouvier. Le film adopte ainsi les conclusions du médecin psychiatre de la prison où Vacher était incarcéré. Le docteur Bozonnet diagnostiqua chez le tueur des symptômes psychiatriques empêchant que sa responsabilité puisse être prouvée avec certitude. Mais le juge Rousseau, de même que Fourquet dans la réalité, aura finalement gain de cause : Bouvier, tout comme Vacher, sera bel et bien jugé, condamné sans aucune circonstance atténuante et exécuté. S’attachant à dresser un portrait de Rousseau aussi détaillé que celui qu’il fait de Bouvier, Bertrand Tavernier apporte une explication avant tout idéologique à l’action de ce juge voulant à tout prix la mort de cet assassin. Philippe Noiret campe en effet une figure de notable politiquement et socialement conservateur. Et même non dénué de sympathie pour certains discours de la droite la plus extrême qui – telle l’Action Française de Charles Maurras précisément évoquée par Bertrand Tavernier toujours aussi soucieux d’exactitude historique – fait florès en ces débuts agités de la IIIème République. Membre de l’élite dominante, plus précisément de la fraction refusant obstinément d’en remettre en cause les prérogatives, Rousseau pratique de fait une véritable justice de classe confortant doublement le pouvoir dont il se veut l’un des tenants. Dénier la folie de Bouvier permet d’abord d’évacuer les responsabilités des institutions piliers de l’ordre politico social et par le filtre desquels le tueur est passé. Et ce alors même qu’il présentait déjà des signes manifestes de dérangement mental. Ni les Frères maristes - dont il fut l’élève –, ni l’armée – dans laquelle il effectua trois ans de service – ne furent capable de repérer le danger représenté par Bouvier de même que Vacher dans la réalité. L’institution médicale elle-même –l’épisode du séjour de Vacher en hôpital psychiatrique au terme duquel il fut déclaré guéri (!) est repris dans LE JUGE ET L’ASSASSIN – apparaît comme défaillante. Faire condamner le cheminot Bouvier, qui plus est pour des crimes dont l’atrocité n’est nullement dissimulée ou minorée par le cinéaste, permet en outre à Rousseau de diffuser une image des milieux populaire teintée de violence et de sauvagerie, voire de monstruosité. Et d’ainsi conforter la confusion entre classes laborieuses et classes dangereuses justifiant la marginalisation politique et sociale de celles-ci. Avec LE JUGE ET L’ASSASSIN, Bertrand Tavernier développe donc une approche éminemment politique du cinéma criminel. Et qui est de nouveau présente à l’occasion de DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE même si celui-ci peut semble, de prime abord, bien différent du premier. C’est en effet dans le territoire de la pure fiction, qui plus est dans un cadre spatial fortement exotique, que Bertrand Tavernier entraîne cette fois-ci son spectateur. DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE est l’adaptation de l’un des romans de l’américain James Lee Burke consacré aux enquêtes du policier louisianais Dave Robicheaux. Celui-ci est idéalement incarné par Tommy Lee Jones qui en restitue la complexité – un mélange de fragilité dépressive et de violence à fleur de peau – de manière pleinement convaincante. Le tueur en série, objet de l’enquête de Robicheaux dans DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE, est cette fois-ci une création strictement fictive empruntée au panthéon des "bad guys" du polar américain. Et à laquelle vient s’ajouter une autre figure archétypale de la fiction criminelle étatsunienne, celle du mafieux. Les investigations de Dave Robicheaux l’amèneront en effet à croiser la route de Julie Balboni, alias Baby Feet, un caïd redoutable dont le comédien John Goodman donne aussi bien à voir l’inquiétante onctuosité que la brutalité impitoyable. Ainsi déjà clairement inscrit dans le domaine de la fiction par l’usage que fait Bertrand Tavernier de quelques-uns des codes majeurs du polar à l’américaine, DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE voit sa dimension imaginaire accentuée par la présence ponctuelle du fantastique. Bertrand Tavernier compose en effet des séquences aussi belles que troublantes durant lesquelles Robicheaux, dont l’enquête se déroule à la fin des années 2000, s’entretient avec le général John Bell Hood – l’un des héros sudistes de la bataille de Gettysburg – décédé, comme la poignée de soldats qui l’entoure à chacune de ses apparitions, depuis plus d’un siècle… Et le plan final de DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE, évoquant irrésistiblement celui clôturant SHINING de Stanley Kubrick sur un mode cependant nettement plus apaisant, laissera planer définitivement l’incertitude quant au statut de ces personnages : au spectateur de déterminer si ces soldats confédérés émergeant de la brume électrique sont le fruit de l’imagination du policier, psychiquement éprouvé par une affaire criminelle aussi horrible que dangereuse, ou bien d’authentiques spectres. Si l’on en croit Clint Eastwood, et son MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL (peut-être l’une des influences du cinéaste cinéphile qu’est Bertrand Tavernier concernant DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE ?), le Vieux Sud américain est en tous cas une terre propice à l’ambiguïté surnaturelle… Le voyage cinématographique proposé par Bertrand Tavernier avec DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE semble donc bien différent de celui dans lequel LE JUGE ET L’ASSASSIN emmenait le public. On ne manquera cependant pas de constater que l’un et l’autre de ces films, portés par une même conception politique du cinéma criminel, aboutissent en réalité à un constat identique. De même que LE JUGE ET L’ASSASSIN se faisait le révélateur d’une société française – celle de la fin du 19ème siècle mais aussi celle des années 1970 auxquelles le film tendait un miroir – profondément injuste, DANS LA BRUME ÉLECTRIQUE dépeint un corps social américain dominé par des « hommes cupides et malfaisants » selon la formule du général Bell Hood lors de l’un de ses étranges échanges avec Robicheaux. Et l’ordre que les détenteurs du pouvoir – légal… ou illégal, Balboni étant à sa manière mafieuse une sorte de notable – font régner en Louisiane est aussi inique que celui stigmatisé par Bertrand Tavernier dans LE JUGE ET L’ASSASSIN. Politique et humaniste, tels sont donc les maîtres mots du cinéma criminel selon Bertrand Tavernier. Pareille constance thématique n’empêche cependant pas, on l’aura compris, le cinéaste de pratiquer le genre sous des formes pour le moins diverses. Enfin, pour ceux des lecteurs désireux de pousser plus loin cette exploration des films criminels de Bertrand Tavernier, on se permettra de renvoyer au long entretien qu’il nous avait accordé en 2009 pour le numéro 12 de la revue TEMPS NOIR. Bertrand Tavernier y évoque ainsi L’HORLOGER DE SAINT-PAUL, COUP DE TORCHON, L.627 et L’APPÂT.
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