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de Fritz Lang
Un DVD CARLOTTA
Un article de PIERRE CHARREL
LES BOURREAUX MEURENT AUSSI : un polar de combat LES BOURREAUX MEURENT AUSSI (1943) est le deuxième film de Fritz Lang composant ce que Michel Ciment dénomme la « [t]étralogie antinazie[1] ». Cette dernière, débutant en 1941 avec CHASSE À L’HOMME, se compose en outre d’ESPIONS SUR LA TAMISE (1944) et de CAPE ET POIGNARD (1946). Fritz Lang, né à Vienne en 1890 et dont les 13 premières années de carrière se déroulèrent pour l’essentiel en Allemagne, quitte cette dernière en 1933 à la suite de l’avènement du nazisme. Le cinéaste, ainsi devenu un opposant déclaré au IIIème Reich, s’exile d’abord en France. Puis, en 1934, Fritz Lang s’embarque pour les Etats-Unis. Il y restera jusqu’en 1956 et réalisera à Hollywood pas moins de vingt-deux films parmi lesquels, donc, LES BOURREAUX MEURENT AUSSI. Ce dernier opère une relecture fictive d’un événement historique véritable : l’assassinat, à Prague en mai 1942, par la résistance tchécoslovaque d’un des principaux responsables de la SS, Reinhard Heydrich. Et pour ce faire, LES BOURREAUX MEURENT AUSSI suit un schéma narratif directement emprunté au cinéma criminel ainsi que nous le verrons un peu plus bas. Mais avant de rentrer plus avant dans l’analyse du contenu du film, il est nécessaire de revenir sur les conditions pour le moins remarquables de la genèse de ce long métrage. Pour réaliser LES BOURREAUX MEURENT AUSSI, Fritz Lang fait en effet appel à la collaboration d’un autre artiste allemand ayant fui l’Allemagne nazie : Berthold Brecht. Ce dernier quitte son pays, tout comme Fritz Lang, dès 1933 pour le Danemark puis la Finlande. Et, comme le rappelle Bernard Eisenschitz dans le documentaire proposé par CARLOTTA dans les boni des BOURREAUX MEURENT AUSSI, c’est Fritz Lang lui-même qui permettra la venue du dramaturge à Hollywood en 1941.
Berthold Brecht contre Fritz Lang… Or le travail des deux créateurs sur le scénario des BOURREAUX MEURENT AUSSI ne se déroule pas sans heurts. Si Fritz Lang et Berthold Brecht sont des antifascistes convaincus, le cinéaste ne partage cependant pas les convictions communistes de l’auteur de L’OPÉRA DE QUAT’SOUS (1928). Et LES BOURREAUX MEURENT AUSSI, tel que le film se présente finalement, constitue une œuvre bien plus languienne que brechtienne. Les deux artistes semblent certes s’être accordés quant à la description de la dictature nazie et de ses modalités d’action. Les premières séquences du film constituent ainsi une admirable synthèse de la manière dont s’exerce la domination allemande sur la Tchécoslovaquie occupée. On y voit comment les nazis combinent pillage économique et négation de la culture nationale tchèque tout en exerçant une répression inexorable dont aucun aspect n’est ignoré (arrestations arbitraires, usage massif de la torture psychologique et physique, assassinats expéditifs). Fritz Lang et Berthold Brecht n’oublient pas non plus d’évoquer la dimension antisémite du nazisme, de manière certes plus fugace, en prenant soin de faire figurer un personnage de juif – désigné comme tel et qui plus est porteur de l’étoile jaune - parmi les otages arrêtés à la suite de l’attentat contre Heydrich. Mais les conceptions des deux hommes diffèrent assez fortement quant à l’identité sociale des résistants, ainsi qu’au sens à donner à leurs actes. Si l’on suit de nouveau Bernard Eisenschitz, le communiste qu’était Berthold Brecht souhaitait faire du film le récit apologétique, et donc idéologiquement univoque, d’une résistance d’essence populaire. Berthold Brecht avait d’ailleurs souhaité que le film s’intitule TRUST THE PEOPLE, ou FAITES CONFIANCE AU PEUPLE. Or il ne reste quasiment aucune trace de cette intention dans LES BOURREAUX MEURENT AUSSI tel qu’il se présente au terme de sa réalisation par Fritz Lang. Le seul vestige significatif du projet brechtien est sans doute la séquence durant laquelle un personnage d’ouvrier s’avère un poète d’exception après avoir lu aux otages, dont il fait partie, un texte d’inspiration patriotique qu’il vient de composer.
« Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.[2] » Fritz Lang, quant à lui politiquement peu soucieux d’orthodoxie marxiste, a choisi finalement de "recruter" les principaux protagonistes des BOURREAUX MEURENT AUSSI dans les rangs de la bourgeoisie praguoise. Les résistants à l’ordre nazi sont médecin, universitaire ou ingénieur. Et la description de leurs actes, bien loin de revêtir un caractère unilatéralement héroïque, est marquée par une ambiguïté morale au cœur de la vision de l’homme développée par Fritz Lang tout au long de sa filmographie. Une conception que l’on retrouve, entre autres, dans HOUSE BY THE RIVER que le cinéaste mettra en scène quelques années plus tard. Comme nous l’évoquions rapidement quelques lignes plus haut, LES BOURREAUX MEURENT AUSSI prend ostensiblement la forme d’un film criminel. Il y est narrativement question, comme dans le plus classique des polars, d’un meurtre, donc d’une victime. Et d’un assassin que la police s’efforce, là encore sans surprise, d’identifier puis d’arrêter. De manière tout aussi fréquente dans le récit policier archétypal, le meurtrier et ses complices n’hésitent pas à utiliser tous les moyens possibles pour échapper aux enquêteurs. Ils ourdissent ainsi une machination, impliquant entre autres procédés le vol et le mensonge, visant à attribuer la responsabilité du meurtre à un personnage innocent de celui-ci. LES BOURREAUX MEURENT AUSSI décrivent donc des personnages violant quelques-uns des fondements éthiques essentielles de la civilisation occidentale que codifie le Décalogue : « Tu ne tueras pas. », « Tu ne voleras pas » et « Tu ne déposeras pas de faux témoignage contre ton prochain ». Histoire d’être tout à fait complet, on pourrait même ajouter que le dernier des commandements, « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain », s’il n’est pas effectivement transgressé, est en tous cas symboliquement malmené à l’occasion de certains rebondissements scénaristiques… Mais le problème posé par LES BOURREAUX MEURENT AUSSI est que les personnages qui se rendent coupables de meurtre, de vol ou bien encore de parjure se trouvent idéologiquement parlant du côté du Bien ! Ce sont en effet les résistants tchécoslovaques qui utilisent des méthodes qui sont celles, selon les codes traditionnels de la fiction policière, des criminels. Quant aux victimes de leurs agissements, ce sont quelques-uns des représentants réels ou fictifs d’une des formes politiques les plus effroyables du Mal. Rappelons qu’Heydrich[3], hormis les exactions qu’il ordonna en Tchécoslovaquie, est avant tout connu pour être un des principaux maîtres d’œuvre de l’extermination des Juifs européens. Quant au personnage inventé d’Emil Czaka (Gene Lockhart), celui que les résistants érigent en faux-coupable de la mort d’Heydrich, il incarne ceux des européens qui ont fait le choix de la collaboration face à la domination nazie. En décrivant ainsi des hommes et des femmes, usant des méthodes mêmes du Mal afin d’œuvrer pour le Bien, Fritz Lang réaffirme d’abord la dualité foncière caractérisant, selon lui, l’être humain. Refusant une approche manichéenne de la condition humaine, le cinéaste conçoit en effet l’humanité comme constituée d’individus capables tout-à-chacun de commettre aussi bien le plus grand des biens que le pire des maux. Tel est ainsi le cas du principal protagoniste des BOURREAUX MEURENT AUSSI, Franticek Svoboda (Brian Donlevy), dont sa qualité de médecin fait de la préservation de la vie le but même de son existence… et qui en vient pourtant à tuer d’autres hommes à plusieurs reprises ! Y compris dans l’espace même d’un hôpital à l’occasion de la séquence mémorable le mettant aux prises avec le gestapiste Gruber (Alexander Granach). Si pareille découverte de la propension au Mal provoque chez les héros des BOURREAUX MEURENT AUSSI un trouble éthique certain, à l’instar de Svoboda, le regard de Fritz Lang n’aboutit cependant pas à une peinture de l’humanité désabusée et encore moins cynique. Ainsi que nous l’avons vu précédemment, LES BOURREAUX MEURENT AUSSI inscrit les actes de ses héros dans un contexte précisément caractérisé ; celui d’une domination nazie menaçant le peuple tchécoslovaque d’un anéantissement autant matériel que spirituel. Et c’est donc en réaction à cette situation que les résistants se voient contraints de laisser se réaliser la possibilité du Mal présente, dans la perspective languienne, en eux comme en chacun des hommes. Si Fritz Lang ne renonce donc pas à dépeindre l’ambiguïté de la nature humaine, il ne s’interdit pas pour autant d’émettre une condamnation sans appel du nazisme. Cette idéologie est haïssable non seulement du fait des exactions qui sont commises en son nom mais aussi, et peut-être surtout, parce qu’elle oblige ceux qui lui sont opposés à agir à l’opposé même de leurs principes les plus essentiels. C’est parce qu’il oblige le juste à agir injustement que le nazisme doit être combattu.
Le DVD CARLOTTA = LES BOURREAUX MEURENT AUSSI fois deux ! Le DVD proposé par CARLOTTA comprend les deux versions existantes du film de Fritz Lang. Ainsi qu’il est rappelé dans l’introduction que Bernard Eisenschitz fait aux BOURREAUX MEURENT AUSSI, ce dernier ne sortit, du fait des circonstances historiques, sur les écrans français qu’en 1947. À cette occasion, le distributeur français, considérant pour des raisons d’exploitation l’œuvre trop longue, procéda à des coupes. Et c’est ainsi que le public hexagonal fut privé d’environ quinze minutes des BOURREAUX MEURENT AUSSI. Les éditions VHS ou DVD du film diffusées jusque-là ne proposaient que l’une ou l’autre de ces versions. Et, grâce à CARLOTTA, le languien exigeant peut désormais se livrer à l’exercice de la comparaison entre la version d’origine et sa relecture française. Ajoutons, cependant, que la seule correspondant à la volonté artistique de Fritz Lang est la plus longue des deux. Si l’on ajoute à ce choix éditorial de très érudits boni dans lesquels s’exprime de manière aussi docte que pédagogique Bernard Eisenschitz, on comprendra qu’on tient là la meilleure édition française des BOURREAUX MEURENT AUSSI. Et afin d’être tout à fait complet, précisons enfin que CARLOTTA a publié en même temps que LES BOURREAUX MEURENT AUSSI un autre chef-d’œuvre de Fritz Lang, LA RUE ROUGE (1945) dans une édition, elle aussi, de belle qualité. [1] Michel Ciment, FRITZ LANG. LE MEURTRE ET LA LOI, collection Découvertes, éditions Gallimard, Paris, 2003, page 62. [2] Guy Debord, LA SOCIÉTÉ DU SPECTACLE, dans ŒUVRES, collection Quarto, éditions Gallimard, Paris, 2006, page 768. [3] Le Reichsprotektor de Bohême-Moravie est incarné dans le film par un autre artiste allemand exilé parce qu’antinazi : Hans Heinrich von Twardowski. Celui-ci joua notamment dans LE CABINET DU DOCTEUR CALIGARI (1920) de Robert Wiene. |
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