BARBE BLEUE et LE DEMON DE LA CHAIR

Deux films d’Edgar G.Ulmer

Deux DVD BACH FILMS

 

                Un article de PIERRE CHARREL

 

Edgar G.Ulmer : l’étrange cinéaste

BARBE BLEUE (1944) et LE DÉMON DE LA CHAIR (1946), disponibles chez BACH FILMS dans l’indispensable collection SERIAL POLAR, ont été réalisés l’un et l’autre par Edgar G. Ulmer. Or, ainsi que le rappelle Stéphane Bourgoin dans son érudit portrait du cinéaste présent dans les suppléments de BARBE BLEUE [1], Edgar G.Ulmer est certainement l’une des figures les plus « bizarres » de l’âge d’or hollywoodien.

Sa filmographie, comprenant une cinquantaine d’œuvres, se singularise par son extrême hétérogénéité. On y retrouve d’abord des films réalisés avec un budget conséquent, parfois servis par des castings prestigieux, et que les historiens du cinéma considèrent comme des classiques. Concernant la partie la plus brillante de l’œuvre d’Edgar G.Ulmer, on retiendra bien entendu sa participation à un des longs métrages majeurs du cinéma muet allemand[2], LES HOMMES LE DIMANCHE, qu’il coréalise en 1930 avec  Robert Siodmak sur un scénario de Billy Wilder. Un film que Bernard Eisenschitz évoque en ces termes : « réalisé […] avec un point de vue esthétique affirmé, qui s’oppose au raffinement et à l’artifice du muet finissant. C’est un retour programmatique à la simplicité et au merveilleux caché dans les gestes, les personnages, les décors, l’intrigue. Il émane du film un sentiment de bonheur rare » [3]

Mais  Edgar G.Ulmer a aussi commis des œuvres que les spécialistes classent d’autorité dans la catégorie des "nanars" achevés. Le cinéaste a en effet réalisé des séries B souffrant d’un tel manque de moyens que seuls les amateurs de kitsch cinématographique semblent être désormais en mesure d’apprécier… Pour ce qui est de ce versant obscur de la filmographie  d’Edgar G.Ulmer, on peut évoquer un long métrage de l’acabit de TOMOROW WE LIVE (1942).
Concernant cette improbable " histoire de gangsters se déroulant dans un night-club dans un décor quasi-unique"[4], Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier écrivent que ce film est « tellement fauché que, dès qu’on voit plus de trois tables, on a affaire à un plan d’un autre film » [5] !
 On pourrait y joindre d’autres longs métrages tels que GIRLS IN CHAIN (1943) et THE DAUGHTER OF DR. JEKYLL (1957), tous deux « anéantis par le manque de moyens mais aussi par des scénarios poussifs ou ridicules, sans parler de distribution souvent souffreteuse. » [6] 

 

Des Films Noirs en costumes

Le visionnage de BARBE BLEUE et du DÉMON DE LA CHAIR permettra au spectateur, encore ignorant de l’œuvre d’Edgar G.Ulmer, de prendre la pleine mesure de la singularité de son œuvre. BARBE BLEUE appartient indiscutablement à la veine "fauchée" du cinéaste. Le manque ostensible de moyens se révèle notamment au travers de la pauvreté criante des décors ! Le Paris du XIXème siècle, dans lequel est censée se dérouler l’intrigue de BARBE BLEUE, est reconstitué à l’aide de toiles peintes et de maquettes en carton-pâte. Et le montage du film présente des raccords parfois des plus approximatifs, témoignant de la rapidité avec laquelle il a vraisemblablement été effectué.
Malgré ces réserves, on se gardera cependant de considérer BARBE BLEUE comme un ratage intégral. Edgar G.Ulmer réussit en effet à compenser la faiblesse des moyens visuels mis à sa disposition en dirigeant au mieux son principal interprète, John Carradine. Ce dernier incarne à merveille le personnage de Gaston Morrell, un marionnettiste qui sous ses allures dandyesques dissimule une violente et irrépressible psychopathie sexuelle ! Et les gros plans sur les yeux exorbités de John Carradine, lorsque son personnage cède à ses pulsions homicides, constituent des images rien moins qu’impressionnantes…
LE DÉMON DE LA CHAIR bénéficie pour sa part d’un budget conséquent. La reconstitution de l’Amérique des années 1820 est esthétiquement réussie, tant en ce qui concerne les intérieurs recréés avec soin que les extérieurs intégrant parfois des décors naturels. Et la distribution s’appuie sur des acteurs hollywoodiens jouissant alors d’une notoriété certaine à l’image des deux principaux rôles tenus par Hedy Lamarr, qui interprète Jenny Hager, et Georges Sanders, qui joue John Evered. La première possède la sensualité nécessaire pour donner corps à un personnage d’authentique femme fatale. Quant à Georges Sanders, il casse pour l’occasion l’image de séducteur élégant qui lui est traditionnellement attachée. Et le comédien incarne de manière convaincante une figure d’homme tombé sous la coupe d’une femme vénéneuse faisant, par exemple, écho aux personnages de Burt Lancaster dans LES TUEURS ou CRISS CROSS[7] de Robert Siodmak.
Le visionnage de BARBE BLEUE et du DÉMON DE LA CHAIR permet enfin de constater que, au-delà de leurs évidentes différences artistiques, les films développent des thématiques communes. Chacun dépeint d’abord une société se voulant hautement policée et dans laquelle l’homme a, en apparence, réussi à éteindre sa part la plus animale et donc la plus brutale. BARBE BLEUE évoque ainsi un Paris sophistiqué et brillant, celui des artistes et de la mode, où triomphe la civilisation des mœurs. Quant au DÉMON DE LA CHAIR, il décrit une communauté bourgeoise des Etats-Unis du début du XIXème siècle toute pétrie de valeurs morales judéo-chrétiennes.
Pour Edgar G.Ulmer, il n’y a là cependant qu’apparence trompeuse… Et la civilisation n’est qu’un vernis que les pulsions, toujours à l’action chez l’homme, menacent de rompre en permanence. C’est ce que démontrent BARBE BLEUE et LE DÉMON DE LA CHAIR où, film criminel oblige, le surgissement du refoulé est forcément violent !

 

Pareille vision de la condition humaine rattache donc bien évidemment Edgar G.Ulmer au courant du Film Noir, travaillant lui aussi sur le poids des pulsions dans les actes des êtres humains. Et BARBE BLEUE et LE DÉMON DE LA CHAIR s’imposent donc comme deux DVD indispensables à tous ceux que cette branche majeure du cinéma criminel passionne !

 


[1] Il s’agit du bonus intitulé À PROPOS D’EDGAR ULMER PAR STÉPHANE BOURGOIN

[2] Les débuts allemands d’Edgar G.Ulmer s’expliquent par le fait que ce cinéaste est né en 1904 dans ce qui était alors l’empire austro-hongrois. Il quittera par la suite l’Europe pour les Etats-Unis. Et c’est donc à Hollywood qu’il réalisera la majeure partie de ses films.

[3] Bernard Eisenschitz, LE CINÉMA ALLEMAND, collection 128, éditions Nathan, Paris, 1999, page 42.

[4] Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, 50 ANS DE CINÉMA AMÉRICAIN, édition revue et mise à jour, collection Omnibus, éditions Nathan, Paris, 1995, page 946.

[5] Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, idem.

[6] Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, IDEM.

[7] Voir notre article sur ces films : http://www.lesancresnoires.com/phantomlady.htm

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