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BARBE BLEUE et LE DEMON DE LA CHAIR
Deux films d’Edgar G.Ulmer
 
Un article de PIERRE
CHARREL
Edgar G.Ulmer : l’étrange cinéaste
BARBE BLEUE (1944) et LE
DÉMON DE LA CHAIR (1946), disponibles chez
BACH FILMS dans l’indispensable
collection SERIAL POLAR, ont été réalisés l’un et l’autre par Edgar
G. Ulmer. Or, ainsi que le rappelle Stéphane Bourgoin dans son érudit
portrait du cinéaste présent dans les suppléments de BARBE BLEUE,
Edgar G.Ulmer est certainement l’une des figures les plus « bizarres »
de l’âge d’or hollywoodien.
Sa filmographie, comprenant
une cinquantaine d’œuvres, se singularise par son extrême hétérogénéité.
On y retrouve d’abord des films réalisés avec un budget conséquent,
parfois servis par des castings prestigieux, et que les historiens du
cinéma considèrent comme des classiques. Concernant la partie la plus
brillante de l’œuvre d’Edgar G.Ulmer, on retiendra bien entendu sa
participation à un des longs métrages majeurs du cinéma muet allemand,
LES HOMMES LE DIMANCHE, qu’il coréalise en 1930 avec Robert
Siodmak sur un scénario de Billy Wilder. Un film que Bernard Eisenschitz
évoque en ces termes : « réalisé […] avec
un point de vue esthétique affirmé, qui s’oppose au raffinement et à
l’artifice du muet finissant. C’est un retour programmatique à la
simplicité et au merveilleux caché dans les gestes, les personnages, les
décors, l’intrigue. Il émane du film un sentiment de bonheur rare »
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Mais Edgar G.Ulmer a aussi
commis des œuvres que les spécialistes classent d’autorité dans la
catégorie des "nanars" achevés. Le cinéaste a en effet réalisé des séries
B souffrant d’un tel manque de moyens que seuls les amateurs de kitsch
cinématographique semblent être désormais en mesure d’apprécier… Pour ce
qui est de ce versant obscur de la filmographie d’Edgar G.Ulmer, on peut
évoquer un long métrage de l’acabit de TOMOROW WE LIVE (1942).
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Concernant cette improbable "
histoire de gangsters se déroulant dans un night-club dans un décor
quasi-unique",
Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier écrivent
que ce film est « tellement fauché que, dès qu’on
voit plus de trois tables, on a affaire à un plan d’un autre film » !
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On pourrait y joindre
d’autres longs métrages tels que GIRLS IN CHAIN (1943) et THE
DAUGHTER OF DR. JEKYLL (1957), tous deux
« anéantis par le manque de moyens mais aussi par des
scénarios poussifs ou ridicules, sans parler de distribution souvent
souffreteuse. »
Des Films Noirs en costumes
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Le visionnage de BARBE BLEUE et
du DÉMON DE LA CHAIR permettra au spectateur, encore ignorant de
l’œuvre d’Edgar G.Ulmer, de prendre la pleine mesure de la singularité de
son œuvre. BARBE BLEUE appartient indiscutablement à la veine
"fauchée" du cinéaste. Le manque ostensible de moyens se révèle notamment
au travers de la pauvreté criante des décors ! Le Paris du XIXème
siècle, dans lequel est censée se dérouler l’intrigue de BARBE BLEUE,
est reconstitué à l’aide de toiles peintes et de maquettes en carton-pâte.
Et le montage du film présente des raccords parfois des plus
approximatifs, témoignant de la rapidité avec laquelle il a
vraisemblablement été effectué.
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Malgré ces réserves, on se gardera
cependant de considérer BARBE BLEUE comme un ratage intégral. Edgar
G.Ulmer réussit en effet à compenser la faiblesse des moyens visuels mis à
sa disposition en dirigeant au mieux son principal interprète, John
Carradine. Ce dernier incarne à merveille le personnage de Gaston Morrell,
un marionnettiste qui sous ses allures dandyesques dissimule une violente
et irrépressible psychopathie sexuelle ! Et les gros plans sur les yeux
exorbités de John Carradine, lorsque son personnage cède à ses pulsions
homicides, constituent des images rien moins qu’impressionnantes…
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LE DÉMON DE LA CHAIR bénéficie
pour sa part d’un budget conséquent. La reconstitution de l’Amérique des
années 1820 est esthétiquement réussie, tant en ce qui concerne les
intérieurs recréés avec soin que les extérieurs intégrant parfois des
décors naturels. Et la distribution s’appuie sur des acteurs hollywoodiens
jouissant alors d’une notoriété certaine à l’image des deux principaux
rôles tenus par Hedy Lamarr, qui interprète Jenny Hager, et Georges
Sanders, qui joue John Evered. La première possède la sensualité
nécessaire pour donner corps à un personnage d’authentique femme fatale.
Quant à Georges Sanders, il casse pour l’occasion l’image de séducteur
élégant qui lui est traditionnellement attachée. Et le comédien incarne de
manière convaincante une figure d’homme tombé sous la coupe d’une femme
vénéneuse faisant, par exemple, écho aux personnages de Burt Lancaster
dans LES TUEURS ou CRISS CROSS
de Robert Siodmak.
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Le visionnage de BARBE BLEUE et
du DÉMON DE LA CHAIR permet enfin de constater que, au-delà de
leurs évidentes différences artistiques, les films développent des
thématiques communes. Chacun dépeint d’abord une société se voulant
hautement policée et dans laquelle l’homme a, en apparence, réussi à
éteindre sa part la plus animale et donc la plus brutale. BARBE BLEUE
évoque ainsi un Paris sophistiqué et brillant, celui des artistes et de la
mode, où triomphe la civilisation des mœurs. Quant au DÉMON DE LA CHAIR,
il décrit une communauté bourgeoise des Etats-Unis du début du XIXème
siècle toute pétrie de valeurs morales judéo-chrétiennes.
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Pour Edgar G.Ulmer, il n’y a là
cependant qu’apparence trompeuse… Et la civilisation n’est qu’un vernis
que les pulsions, toujours à l’action chez l’homme, menacent de rompre en
permanence. C’est ce que démontrent BARBE BLEUE et LE DÉMON DE
LA CHAIR où, film criminel oblige, le surgissement du refoulé est
forcément violent !
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Pareille vision de la condition
humaine rattache donc bien évidemment Edgar G.Ulmer au courant du Film
Noir, travaillant lui aussi sur le poids des pulsions dans les actes des
êtres humains. Et BARBE BLEUE et LE DÉMON DE LA CHAIR
s’imposent donc comme deux DVD indispensables à tous ceux que cette
branche majeure du cinéma criminel passionne !
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Il s’agit du bonus intitulé À PROPOS D’EDGAR ULMER
PAR STÉPHANE BOURGOIN
Les débuts allemands d’Edgar G.Ulmer s’expliquent par le fait que ce
cinéaste est né en 1904 dans ce qui était alors l’empire
austro-hongrois. Il quittera par la suite l’Europe pour les Etats-Unis.
Et c’est donc à Hollywood qu’il réalisera la majeure partie de ses
films.
Bernard Eisenschitz, LE CINÉMA ALLEMAND, collection 128, éditions
Nathan, Paris, 1999, page 42.
Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, 50 ANS DE CINÉMA AMÉRICAIN,
édition revue et mise à jour, collection Omnibus, éditions Nathan,
Paris, 1995, page 946.
Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, idem.
Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, IDEM.
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