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À BOUT PORTANT de Don Siegel Un DVD CARLOTTA
Un article de PIERRE CHARREL
Ernest Heminway’s The Killers[1] À BOUT PORTANT (1964) de Don Siegel est le remake des TUEURS (1946) de Robert Siodmak[2]. L’entreprise peut apparaître de prime abord comme audacieuse, voire risquée. En réalisant une nouvelle version des TUEURS, Don Siegel se livre en effet rien moins qu’à une relecture d’une des œuvres-phares du Film Noir hollywoodien. Et donc du cinéma criminel américain. Mais comme le rappelle Jean-Baptiste Thoret dans l’un des suppléments[3] proposés par CARLOTTA, Don Siegel est un cinéaste confirmé lorsqu’il entreprend ce projet. Le metteur en scène est déjà à la tête d’une œuvre de pas moins d’une vingtaine de longs métrages. Et parmi ceux-ci, des films tels que L’INVASION DES PROFANATEURS DE SÉPULTURES (1956) ou BABY FACE NELSON (1957) ont été l’occasion pour Don Siegel de s’affirmer comme un auteur à part entière. Rien de surprenant, donc, qu’au terme du visionnage d’À BOUT PORTANT l’on constate que Don Siegel, bien loin d’être écrasé par le film de Robert Siodmak, a bâti là une œuvre totalement spécifique. Et ce aussi bien en matière esthétique que dans le domaine thématique.
Crimes en couleurs Concernant la facture visuelle du film, Don Siegel développe des partis-pris s’opposant systématiquement à ceux qui faisaient la spécificité des TUEURS. Robert Siodmak avait ainsi bâti un univers typique du Film Noir. LES TUEURS s’inscrivaient dans un cadre essentiellement urbain et nocturne, qui plus est reconstitué en studios. Dans À BOUT PORTANT, Don Siegel multiplie les prises de vue en décors naturels (circuit automobile, routes de campagne). Qui plus est, le cinéaste privilégie une photographie intégrant de manière spectaculaire la vive lumière du soleil californien. Il n’est pas jusqu’au noir et blanc des TUEURS dont Don Siegel ne prenne le contre-pied. Si À BOUT PORTANT est en effet réalisé en couleurs, le metteur en scène a en outre fait le choix de décors ou de costumes aux teintes particulièrement vives. Cette volonté se manifeste d’ailleurs dès le générique de de À BOUT PORTANT. Celui-ci, visiblement inspiré par les sérigraphies d’Andy Warhol, prend la forme d’une succession de photographies des acteurs retravaillées avec des couleurs soutenues La combinaison de ces options fait donc du remake des TUEURS l’exact opposé esthétique de l’œuvre censée l’avoir inspiré. Et cette prise de distance visuelle de À BOUT PORTANT par rapport au film de Robert Siodmak vient, logiquement, mettre en évidence les différences thématiques majeures les séparant l’un de l’autre.
Le pactole LES TUEURS se présentent, à l’instar de tant d’autres œuvres du Film Noir, comme une réflexion d’inspiration psychanalytique sur le rôle des forces de l’inconscient dans les actes humains. Les personnages des TUEURS sont dépeints comme agis par un désir érotique tellement violent qu’il occulte bientôt dans leur espace mental tout autre impératif. Y compris celui de la survie… Et c’est au risque même de leur existence que les héros de Robert Siodmak cherchent à satisfaire leurs irrépressibles pulsions. Chez Don Siegel plus de dimension para freudienne mais un discours nettement plus politique. Les actes des personnages de À BOUT PORTANT ne révèlent pas des psychés agies par de sombres et mortifères passions. La seule motivation présente chez la plupart des protagonistes de À BOUT PORTANT est celle de l’argent. C’est, plus précisément, un "magot" de un million de dollars, somme considérable en 1964, qui est au cœur de l’intrigue du film. Profondément vénaux, les personnages de Don Siegel volent, frappent et tuent uniquement pour satisfaire leur désir de richesse. Tel est d’abord le cas du couple formé par Jack Browning (Ronald Reagan) et Sheila Farr (Angie Dickinson), auteurs d’un hold-up leur ayant permis de s’emparer de cet énorme butin. Et il en va de même pour les deux tueurs, Charlie Strom (Lee Marvin) et Lee (Clu Gulager), à la poursuite du million tout au long du film. La seule figure échappant à cette obsession généralisée du profit est celle de Johnny North, campé par John Cassavetes. Il est l’unique personnage dépeint comme capable d’agir de manière désintéressée. Et c’est sans doute la raison pour laquelle celui-ci est éliminé dès les premiers instants de À BOUT PORTANT. Johnny North, par son attitude, s’affirme comme rebelle à un ordre social dévolu à l’argent et qui n’a ainsi d’autre choix que de l’éliminer… Alors que la sexualité constitue le point névralgique des TUEURS, c’est le "fric" qui est donc au cœur du remake de Don Siegel. À BOUT PORTANT prend ainsi la forme d’un réquisitoire violent contre l’"american way of life" alors triomphant. Et plus particulièrement contre le volet social du modèle américain faisant de la réussite matérielle le but ultime de l’existence. De la sorte, le film de Don Siegel peut être considéré comme une des manifestations de la contestation secouant alors de manière croissante les États-unis.
Le DVD CARLOTTA CARLOTTA a une nouvelle fois élaboré une édition de très grande qualité. Techniquement parlant, À BOUT PORTANT est présenté dans des conditions quasi-parfaites. La copie utilisée a été restaurée de manière très poussée. Et le transfert sur DVD est des plus soignés. Les choix esthétiques de Don Siegel sont donc restitués de manière à ce que le spectateur puisse en prendre la pleine mesure, notamment en matière de photographie. Les suppléments sont tout aussi satisfaisants. L’universitaire Serge Chauvin, déjà présent dans les bonus des TUEURS et de CRISS CROSS, y effectue durant une vingtaine de minutes une pertinente comparaison entre le film de Don Siegel et celui de Robert Siodmak. Et Jean-Baptiste Thoret, grand spécialiste du cinéma de genre et du film américain des années 70, y opère un rappel des plus instructifs sur l’œuvre de Don Siegel avant de s’attacher plus précisément À BOUT PORTANT. L’ensemble des caractéristiques de ce DVD en font donc, comme dans le cas des précédents films criminels édités par CARLOTTA, un must-have dans toute bonne dévédéthèque du polar ! [1] Il s’agit du titre original de À BOUT PORTANT. [2] Rappelons que ce film est lui aussi disponible chez CARLOTTA dans une édition DVD de haute-volée. On en trouvera une chronique détaillée dans la même rubrique à l’adresse suivante : http://www.lesancresnoires.com/phantomlady.htm [3] DON SIEGEL, LE DERNIER DES GÉANTS. |
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Pierre Charrel |
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