36 Quai des Orfèvres : un polar sous influences

( article de PIERRE CHARREL)    

      Le 01 juillet 2005, LES ANCRES NOIRES organisaient au Havre, en partenariat avec le cinéma l'EDEN  la projection de 36, QUAI DES ORFEVRES, le polar-choc réalisé par Olivier Marchal en 2004. LES ANCRES NOIRES accompagnèrent la présentation du film par la distribution d’un texte inédit offrant quelques pistes d’analyse pour approfondir la découverte de ce qui est encore considéré comme l’un des meilleurs films policiers français de ces dernières années. On trouvera ci-dessous le dit texte. Et on consultera la rubrique  CRIMES SUR DVD pour y trouver les références dévédégraphiques indispensables au cinéphile désireux de (re)découvrir à domicile non seulement 36, QUAI DES ORFEVRES mais aussi GANGSTERS (2002), le premier long-métrage d’Olivier Marchal.


36 QUAI DES ORFEVRES : UN POLAR SOUS INFLUENCES

Le polar selon Olivier Marchal : un double héritage.
  A l’occasion de la récente sortie de 36 Quai des Orfèvres (2004) en DVD, une stimulante interview de son metteur en scène, Olivier Marchal, est parue dans le numéro du mois de mai 2005 de la revue DVDMANIA. Interrogé sur les influences cinématographiques qui l’ont guidé dans la réalisation de son deuxième film, le cinéaste y fait part de son attachement à l’œuvre de Jean-Pierre Melville et, plus particulièrement, à des films de ce dernier tels que Le Deuxième souffle (1966) ou encore Le Cercle rouge (1970). Olivier Marchal ne se place, cependant, pas uniquement dans la lignée d’une approche française et classique du genre policier. Le réalisateur se réclame aussi du polar américain contemporain, et notamment des longs métrages de Michael Mann, tels que Le sixième sens (1986), Heat (1995) ou, plus récemment, Collateral (2004).
    Un visionnage attentif de 36 Quai des Orfèvres vient confirmer pareilles déclarations d’intention. En effet, tant en ce qui concerne sa forme visuelle que son contenu scénaristique, le deuxième film d’Olivier Marchal constitue une synthèse des caractéristiques majeures des univers cinématographiques policiers auxquels le cinéaste se réfère.

Du côté de chez Mann...

     L’influence du film policier américain des années 1980 et 1990 sur 36 Quai des Orfèvres se traduit essentiellement par le travail de l’image. S’inspirant des choix esthétiques effectués par Michael Mann, notamment dans Heat, Olivier Marchal opte pour un évident parti pris de stylisation aussi bien de l’image, que de la photographie et des décors. Ce n’est donc pas la recherche du réalisme qui préside à la restitution, sur l’écran, de l’univers urbain dans lequel évoluent les protagonistes de 36 Quai des Orfèvres.
     Pareille démarche était, par ailleurs, déjà présente dans le film précédent du cinéaste, Gangsters (2002).Elle s’était cependant traduite par des résultats encore bien maladroits. En ce qui concerne 36 Quai des Orfèvres, le résultat final semble être plus à la hauteur des intentions premières du cinéaste. La combinaison du travail du chef cameraman, Frédéric Tellier, et de celui du directeur de la photographie, Denis Rouden, offre un résultat caractérisé par des images d’une élégance certaine, à la netteté chirurgicale et baignées d’une lumière froide aux dominantes bleues ou acier. On évoquera aussi la composition, d’inspiration picturale, d’un certain nombre de plans du film. C’est ainsi qu’une banale enceinte de prison ou un insignifiant couloir d’administration se voient transformés, du fait de la disposition de la caméra, en des espaces à la singulière beauté. L’ensemble de ces caractéristiques permet au film de dégager une séduction visuelle certaine.
     Le traitement des scènes d’action forme un autre élément révélateur de la fascination d’Olivier Marchal pour les polars américains des années 1980 et 1990. Le morceau de bravoure du film, en la matière, est constitué par une brutale séquence de fusillade opposant les hommes de Vrinks, campé par Daniel Auteuil, et de Klein, interprété par Gérard Depardieu, à un gang de braqueurs impitoyables. Celle-ci affiche une tonalité guerrière et pyrotechnique qui doit beaucoup au « gunfight » d’anthologie, séquence majeure de Heat, durant laquelle gangsters et forces de l’ordre transforment un paisible quartier d’affaires de Los Angeles en véritable champ de bataille urbain.
Le souci d’élégance et de spectaculaire, présidant à l’élaboration de l’univers visuel de 36 Quai des Orfèvres, ne relève, cependant, pas d’un souci d’ordre uniquement esthétique. Certes, Olivier Marchal, assumant sa volonté de créer un cinéma grand public, s’efforce d’en donner au spectateur « pour son argent » en lui offrant de la belle image. Mais il s’agit aussi, pour le metteur en scène, de faire de l’enveloppe formelle de son film un élément signifiant. Le monde urbain, tel qu’il est dépeint, combinant froideur et violence, finit par revêtir une dimension quasi inhumaine. Pareil univers tend, par conséquent, à faire apparaître ceux qui évoluent en son sein comme écrasés par une solitude permanente et gigantesque. Solitude professionnelle, affective, et à terme existentielle... En cela, Olivier Marchal fait de la dimension visuelle de 36 Quai des Orfèvres un outil au service de ses intentions scénaristiques.

Du côté de chez Melville...

     Les orientations scénaristiques de 36 Quai des Orfèvres situent, cette fois-ci, le long métrage du côté du polar à la française tel qu’il a été défini notamment par Jean-Pierre Melville. Les spectateurs les plus attentifs auront, d’ailleurs, noté un discret clin d’oeil de 36 Quai des Orfèvres à l’un des films les plus emblématiques de Jean-Pierre Melville. En effet, un des seconds rôles du film, interprété par Roschdy Zem, porte le nom de Silien. C’est-à-dire le même patronyme que celui que Jean-Pierre Melville a attribué au personnage campé par Jean-Paul Belmondo dans Le Doulos (1962).
     Mais le lien entre le film d’Olivier Marchal et les polars de Jean-Pierre Melville ne se résume pas à ce fugitif hommage. C’est la matière scénaristique même de 36 Quai des Orfèvres qui présente une tonalité melvillienne. Le scénario du deuxième film d’Olivier Marchal est, en effet, sous-tendu par une dimension tragique. Pendant une partie du film, le personnage de Vrinks apparaît comme emporté par une inexorable spirale dont le point d’aboutissement semble être l’échec complet de son existence, aussi bien dans le domaine professionnel que dans sa vie personnelle. A l’instar des héros du Doulos ou encore du Deuxième souffle, tous les actes commis par Vrinks, y compris ceux qui sont censés le sauver du pire, contribuent à faire s’abattre sur celui-ci un destin apparemment imparable et fatal.
    Mais Olivier Marchal n’assume pas cette dimension jusqu’au bout. Sans dévoiler plus avant la fin de 36 Quai des Orfèvres, on évoquera simplement le happy end relatif qui clôt le film. Là où Jean-Pierre Melville poussait la logique tragique de ses scénarios en allant jusqu’à l’anéantissement total de leurs protagonistes, Olivier Marchal choisit de sauver son héros et de lui offrir un avenir. Pareil refus d’un tragique, que l’on pourrait qualifier de total, marquait d’ailleurs déjà l’approche scénaristique de son premier film, Gangsters.
   Ce refus d’un final totalement désespéré tient d’abord, sans doute, à la volonté d’Olivier Marchal de créer un cinéma s’adressant au plus grand nombre. L’adhésion du plus large public à son film ne peut, en effet, s’obtenir qu’en évitant d’infliger à un héros, auquel le spectateur s’attache tout au long du film, une destinée intégralement désastreuse. La présence de Mylène Demongeot, dans le rôle archétypal d’une pute au grand coeur, est d’ailleurs une manière pour Olivier Marchal de témoigner son attachement à un cinéma plutôt populaire. On se rappellera, en effet, que la comédienne fut l’une des icônes du cinéma grand public français des années 1960.
Mais la conclusion de 36 Quai des Orfèvres ne relève pas uniquement de la volonté de fabriquer un cinéma consensuel. Sans doute faut-il aussi y voir là une conséquence de la personnalité même d’Olivier Marchal. Ce dernier, ancien policier de la Criminelle, s’affirme comme psychologiquement très marqué par la violence réelle à laquelle il a été confronté durant ses douze années passées dans les rangs de la police nationale. Nombre d’interviews, et notamment dans celle que l’on pourra consulter dans les bonus de l’édition DVD de Gangsters, font état de ce traumatisme fondateur. Olivier Marchal explique, cependant, aussi qu’il a réussi à survivre psychologiquement à cette expérience radicale, notamment en s’orientant vers la création artistique, que ce soit par le travail d’acteur ou par celui de réalisateur.
     On comprendra donc que, sous couvert de la fiction cinématographique, c’est son parcours personnel qu’Olivier Marchal nous raconte dans 36 Quai des Orfèvres, tout comme il l’avait déjà fait dans Gangsters. Dans les deux films, il s’agit pareillement d’un flic confronté à un très haut degré de violence et qui, cherchant à vivre malgré tout, réussit à trouver une forme de réponse à la crise que cette rencontre a initié en lui. De là vient donc cette volonté scénaristique d’offrir à ses héros une porte de sortie et une possibilité de continuer à vivre.
     Au terme de ces quelques remarques, il apparaît donc que les leçons, retenues par Olivier Marchal à la suite de la fréquentation des films des maîtres français ou américains du polar, ne sont pas uniquement d’ordre esthétique ou scénaristique. 36 Quai des Orfèvres assume, en effet, le désir de bâtir un cinéma accessible au plus large public, tout en ne renonçant pas à l’expression, certes perfectible, d’un authentique point de vue d’auteur.

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