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POLAR NORDIQUE : PUSHER 2
( article de PIERRE CHARREL)

Les Ancres Noires étaient présentes à la 19ème édition du
FESTIVAL DU FILM NORDIQUE qui s'est tenue à Rouen du 15 au 26
mars 2006.Les Ancres Noires se sont associées à une très
importante rétrospective consacrée au « Polar nordique » ayant
permis de découvrir plus d’une vingtaine de films criminels venus de
Norvège, de Suède, de Finlande,du Danemark et de Belgique. Les
Ancres Noires ont proposé aux spectateurs du
FESTIVAL DU FILM NORDIQUE , désireux d’approfondir cette
découverte du cinéma criminel nordique, un nombre conséquent de
textes, parmi lesquels le suivant consacré à PUSHER 2-AVEC DU SANG
SUR MES MAINS de Nicolas Winding Refn.
Danemark, terre des gangs .
Si les Etats-Unis demeurent pour nombre d’amateurs du genre la
principale référence nationale en matière de films de gangsters,
il s’agit pourtant de rappeler que l’Europe fut, durant les années
soixante et soixante-dix, une terre d’élection de cette branche
essentielle du film criminel. Pendant ces deux décennies, un
nombre conséquent de contributions majeures au genre furent, en
effet, produites en France, en Grande-Bretagne ou bien encore en
Italie. Force, cependant, est de constater que pendant les années
quatre-vingts et quatre-vingt-dix, les figures cinématographiques
du gangster européen déclinèrent considérablement. Cette période
fut, en effet, marquée par le triomphe, en la matière, des
cinématographies asiatiques, notamment hongkongaise et japonaise,
tandis que les Etats-Unis continuaient à produire, régulièrement,
de très grandes oeuvres devenues des classiques du genre.
Il semblerait, cependant, que la fin des années 1990 et le début
des années 2000 soient marqués par un retour en force du vieux
continent. C’est, plus précisément, de Scandinavie, que nous vient
l’un des apports récents les plus stimulants au genre du film de
gangsters. Le cinéaste danois Nicolas Winding Refn est, en effet,
l’auteur d’une remarquable trilogie criminelle. Inaugurée en 1996,
avec la réalisation de PUSHER, celle-ci a été complétée,
plus récemment, avec la sortie en 2004 de PUSHER 2 et, en
2005, de PUSHER 3.
Le Festival du Film Nordique, en partenariat avec l’association
Les Ancres Noires, propose, dans le cadre de son édition 2006, le
deuxième opus de la trilogie PUSHER. Ce dernier, à l’instar
des deux autres titres de la série, puise son indiscutable
puissance cinématographique dans une vision forte et réfléchie du
film de gangsters. Vision qui, comme ne manquera pas de le noter
le spectateur, fait écho à celle sous-tendant des oeuvres
considérées comme des classiques du genre telles que, entre
autres, les deux versions de SCARFACE, celle de Howard
Hawks (1932) et celle de Brian De Palma (1983), ou bien encore la
trilogie du PARRAIN, réalisée entre 1972 et 1990 par
Francis Ford Coppola.
A l’instar de ses prédécesseurs américains, Nicolas Winding Refn
assume, en effet, un point de vue indiscutablement éthique. Le
cinéaste danois, très certainement nourri par une solide culture
cinéphilique, fait ainsi partie de ces quelques metteurs en scène
qui ont compris qu’un grand film de gangsters se doit, d’abord,
d’être un film moral. L’application de pareil adjectif à
une série de films ayant pour uniques protagonistes des malfrats
de la « pire espèce » peut paraître, de prime abord, surprenante.
Force est pourtant de constater que PUSHER 2 prend la forme
d’un réquisitoire virulent prononcé contre les figures criminelles
qu’il met en scène.
La mise en accusation passe, en premier lieu, par une
démonstration cinématographique exemplaire de l’horreur
absolue de la violence, modus operandi inhérent à tout acte
criminel. Elle se poursuit, ensuite, par l’affirmation, portée par
un art cinématographique toujours aussi maîtrisé, de la dimension
radicalement tragique de l’engagement de l’individu dans la voie
du crime. La présence dans PUSHER 2 de cette double
démarche, caractéristique des classiques du film de gangsters,
explique que Nicolas Winding Refn puisse être considéré comme l’un
des maîtres européens contemporains du genre.
La laideur de la violence.
La mise en accusation de l’activité criminelle, au coeur de
PUSHER 2 s’appuie, en premier lieu, sur un travail de mise en
scène soigneusement pensé de la violence. Pour ce faire, Nicolas
Winding Refn marche, entre autres, sur les traces de Brian de
Palma, auteur d’une des représentations à l’écran les plus
répulsives qui soient de la brutalité criminelle avec la séquence,
désormais anthologique, de mise à mort à la tronçonneuse, visible
dans SCARFACE. Très certainement nourri des leçons de
l’ordonnateur cinématographique de la descente aux enfers de Tony
Montana, Nicolas Winding Refn fait de chacun des agressions et
homicides, qui ponctuent PUSHER 2 autant d’occasion de
susciter chez le spectateur un sentiment d’horreur et, à terme, un
rejet radical de ceux qui s’en rendent coupables.
Répulsifs, les actes de violence le sont tout d’abord du fait de
leur nature. On est, en effet, très loin de l’approche romantique
de la violence criminelle chère, entre autres, à un John Woo.
PUSHER 2 n’offrira au spectateur aucun de ces « gunfights »
chevaleresques et esthétisants, dont les séquences de combats de
THE KILLER (1989) constituent l’illustration la plus
achevée. La violence cinématographique, montrée par Nicolas
Winding Refn dans PUSHER 2 s’affiche comme ce qu’elle est
dans la réalité : c’est-à-dire fondamentalement brutale et sale.
Aucune connotation d’héroïsme viril ne vient atténuer la sensation
de répulsion qui se dégage à l’occasion de l’éprouvante séquence
durant laquelle Tonny, dévoré par l’alcool et la drogue, bascule
dans une véritable folie meurtrière et tente d’étrangler la mère
de son enfant. De même la représentation de la mise à mort du Duc
par Tonny, acmé de la brutalité donnée à voir dans ce deuxième
opus de la trilogie, est elle aussi dépourvue de toute forme de
séduction. Le spectateur aura les plus grandes difficultés à
considérer comme remarquable le geste de tuer lorsque ce dernier
s’effectue à coups d’un objet aussi trivial qu’un tournevis et
prend la forme d’un corps-à-corps entre un fils et son père. Pour
Nicolas Winding Refn, l’acte de blesser ou de tuer est,
définitivement, tout sauf admirable...
La mise en image est, logiquement, conçue par le cinéaste pour
amplifier l’horreur dégagée par des actes dont le simple énoncé
suffirait, déjà, à susciter la plus vive des répulsions.
L’ensemble des choix artistiques effectués par Nicolas Winding
Refn concourt, en effet, à conférer à la dimension visuelle de
PUSHER 2 ainsi qu’à celle des deux autres titres de la série,
une tonalité hautement agressive. Ainsi la très grande majorité
des prises de vue de chacun des films de la trilogie est réalisée
caméra à l’épaule. Ce mode de prise de vue permet au caméraman de
procéder à des mouvements d’appareil secs et rapides. Ces derniers
participent, ainsi, de la création d’un climat visuel marqué par
une indéniable nervosité.
Le travail en caméra à l’épaule permet, en outre, de faire coller
la caméra aux personnages. Le cinéaste opte, en effet, pour une
échelle des plans ne dépassant que très rarement le plan moyen, et
privilégiant plans rapprochés et gros plans. Ces options en
matière de grosseur de plan, amenant de façon permanente le regard
du public au plus près des protagonistes et de leurs actions,
interdit à terme toute possibilité de mise à distance. La
conséquence de pareil choix visuel est, logiquement,
l’emprisonnement du spectateur dans l’horreur qui lui est donnée à
voir.
Au travail concernant la prise de vue s’ajoute, enfin, celui du
montage. Ce dernier prend le parti, dans chacun des trois films,
de s’appuyer sur un nombre élevé de plans, qui plus est très
courts. Les ressentis de nervosité et d’enfermement, initialement
générés par les prises de vue, se trouvent renforcés par cette
avalanche de plans qui suscitent chez le spectateur une forte
tension visuelle et, en sollicitant en permanence son regard,
empêche à son tour la prise de recul.
Nicolas Winding Refn prend donc bien soin de confronter son
spectateur à une imagerie au caractère épileptique et brutal qui,
par conséquent, vient renforcer la sensation de malaise
déclenchée, initialement, par la nature des scènes de violence
auxquelles il assiste.
L’impasse.
Si le travail en matière d’image rend l’acte criminel inacceptable
en dénonçant son mode d’action, la démarche scénaristique de
Nicolas Winding Refn prolonge sa mise en accusation de celui-ci en
affirmant, cette fois, sa dimension fondamentalement vaine et, à
terme, autodestructrice. PUSHER 2 comme chacun des deux
autres titres de la trilogie, démontre, en effet, que ceux de ses
protagonistes qui optent pour la voie du crime, et n’en dérogent
pas, après s’être heurté à un cul-de-sac existentiel, finissent
inévitablement par être dévorés par le mal qu’ils ont eux-mêmes
déclenché. Pareille démonstration fait, une nouvelle fois, écho
aux classiques du film de gangsters. L’amateur ne manquera pas, en
effet, durant le visionnage de PUSHER 2 d’identifier
quelques-une des structures narratives canoniques du genre.
Le scénario de PUSHER 2 se présente, tout d’abord, comme le
récit, somme toute classique, des efforts déployés par Tonny, très
petit truand danois, pour se ménager une place conséquente au sein
du monde criminel. Les tentatives de celui-ci se solderont par un
résultat tout autre que celui qu’il avait originellement escompté…
Les différents délits auxquels Tonny se livre tout au long du
film, bien loin de lui apporter la puissance et la reconnaissance
escomptées, se soldent systématiquement par de lamentables
fiascos. Pire encore, ces échecs, s’accumulant de façon
systématique au fur et à mesure du déroulement de l’action,
constituent les pièces d’un infernal engrenage transformant
bientôt l’existence de Tonny, initialement peu brillante, en une
catastrophe quasi-totale.
La mécanique scénaristique de PUSHER 2, soigneusement
élaborée par Nicolas Winding Refn, visant à démontrer la contre
productivité systématique des actes délictueux de Tonny, fait de
ce dernier un avatar scandinave et contemporain des héros de la
tragédie grecque classique. Cette conception du film de gangsters,
conférant donc à l’activité criminelle une dimension
fondamentalement tragique, fait elle aussi, écho à des classiques
du genre. On pensera, notamment, à l’ensemble des films criminels
de Jean-Pierre Melville, et plus particulièrement au DOULOS
(1962) qui constitue une des illustrations les plus achevées de
l’application des ressorts de la tragédie à ce genre
cinématographique.
Si Nicolas Winding Refn prend bien soin d’enfermer le personnage
de Tonny dans une situation devenant progressivement inextricable,
le cinéaste décide, cependant, en dernier lieu, de sauver son
personnage ou, du moins, de lui ménager une fragile possibilité
d’échapper à la catastrophe existentielle à laquelle il semblait
voué. PUSHER 2 ne se clôt, en effet, pas par la destruction
de son héros, dénouement pourtant envisagé comme inévitable par le
spectateur durant la majeure partie du long-métrage. Le sort de
Tonny échappe au tragique total parce qu’il est, au sein du monde
criminel mis en scène dans PUSHER 2, le seul à opérer un
examen de conscience qui l’amènera à rompre avec les structures
mentales à l’origine de l’acte criminel.
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