LE FILM CRIMINEL SELON WOODY ALLEN

( article de PIERRE CHARREL)  

       

Jeudi 29 juin 2006 LES ANCRES NOIRES ont organisé au Havre, en partenariat avec le cinéma  l'EDEN une soirée consacrée au film criminel selon  Woody Allen...    C’est ainsi qu’ont été projeté PRENDS L’OSEILLE ET TIRE-TOI ! (1969) et MATCH POINT (2005) . Les cinéphiles havrais eurent alors l’occasion de constater, de visu, que le cinéaste américain, considéré en France avant tout comme un maître de la comédie de mœurs, est aussi un grand du cinéma criminel. Un genre dans lequel  Woody Allen excelle aussi bien en le traitant sous la forme d’une hilarante parodie, comme PRENDS L’OSEILLE ET TIRE-TOI ! , qu’en l’envisageant comme matière à une représentation tragique et désespérée de la condition humaine, à l’instar de MATCH POINT. Un texte inédit fut rédigé pour l’occasion et mis à la disposition des spectateurs présents par LES ANCRES NOIRES. Il est disponible ci-dessous. Cette étude demeure, enfin, plus que jamais d’actualité puisque PRENDS L’OSEILLE ET TIRE-TOI ! et MATCH POINT sont accessibles en DVD. On ne manquera donc pas de consulter la rubrique CRIMES SUR DVD pour y trouver toutes les références dévédégraphiques nécessaires

Woody Allen, maître méconnu du film criminel

     Associer Woody Allen au film criminel ou, pour utiliser une formule sans doute plus connue des spectateurs français, au « polar », surprendra certainement. L’univers scénaristique et visuel associé traditionnellement à ce genre cinématographique peut sembler a priori étranger à celui de ce cinéaste. Woody Allen est surtout connu pour avoir fait de l’étude, le plus souvent sur un mode satirique, des affres amoureuses de la bourgeoisie intellectuelle new-yorkaise son objet d’étude privilégié. Cette soirée organisée par « Les Ancres Noires » en partenariat avec le cinéma l'EDEN démontre pourtant par sa programmation que l’univers cinématographique de Woody Allen ne se résume pas à celui de Manhattan (1979) .
      Prends l’oseille et tire toi / Take the Money and Run (1969) et Match Point (2005) sont en effet deux exemples de la pratique par Woody Allen du genre criminel. Exemples qui sont en outre loin d’être isolés puisque le cinéaste américain a mis en scène des films criminels de manière récurrente. De nombreuses autres oeuvres, et non des moindres, relèvent en effet de ce genre. On peut ajouter aux deux films projetés durant cette soirée Crimes et Délits / Crimes and Misdemeanors (1989), Ombres et brouillard / Shadows and Fog (1992), Meurtre mystérieux à Manhattan / Manhattan murder mystery (1993), Coups de feu sur Broadway / Bullets over Broadway (1994) ou bien encore Escrocs mais pas trop / Small Time Crooks (2000)
         Si la projection de ces deux films permet de rappeler que Woody Allen est un grand réalisateur de films criminels, elle est aussi l’occasion de souligner que le cinéaste a développé un rapport spécifique au genre. Woody Allen appréhende en effet ce dernier comme le support d’un discours sur l’homme et le monde. Discours teinté d’un fort pessimisme, voire d’une certaine désespérance, qui apparaît certes dans les autres œuvres du cinéaste mais qui trouve dans le film criminel un espace d’expression particulièrement propice.

De la parodie à la tragédie

       La vision consécutive de Prends l’oseille et tire toi et de Match Point est pourtant susceptible de faire apparaître les deux films comme radicalement différents l’un de l’autre.
Des contrastes indéniables existent sans doute mais ils sont essentiellement de nature formelle. Rappelons d’abord que Prends l’oseille et tire toi et Match Point constituent, du moins à la date à laquelle ces lignes ont été écrites, l’alpha et l’oméga de l’oeuvre cinématographique de Woody Allen. Sorti en 1969 Prends l’oseille et tire toi est le tout premier long-métrage mis en scène par le cinéaste américain. Match Point, sorti sur les écrans français à l’automne 2005, forme le dernier opus d’une filmographie s’étendant donc sur plus de 35 ans et forte d’une quarantaine de films. Il n’est donc pas surprenant que Prends l’oseille et tire toi, film réalisé par un Woody Allen encore débutant, contraste par sa relative maladresse cinématographique avec la maîtrise de Match Point, œuvre d’un metteur en scène en pleine possession de ses moyens. Cette virtuosité se manifeste entre autres par une mécanique scénaristique parfaitement élaborée. Cette dernière est a priori sans grand rapport avec la succession, parfois décousue, de sketches souvent hilarants, qui constitue la trame narrative de Prends l’oseille et tire toi.
       Une même sensation d’hétérogénéité se fait jour en ce qui concerne les registres dans lesquels s’inscrit chacun des deux films. Prends l’oseille et tire toi relève du film comique et plus précisément de la parodie. Ce long-métrage se fonde en effet sur une entreprise systématique de détournement d’un certain nombre de genres cinématographiques. Le cinéaste la mène en faisant appel à un comique aussi bien verbal - via un usage incessant de saillies drolatiques - que visuel, grâce à des acteurs que Woody Allen laisse allègrement cabotiner. La cible principale de Prends l’oseille et tire toi est le film criminel américain. Le film prend pour l’essentiel la forme d’une relecture bouffonne de quelques-unes des œuvres emblématiques du genre. Les séquences évoquant l’enfance délinquante de Virgil Starkwell, interprété par Woody Allen lui-même, font ainsi écho à celle du personnage campé par James Cagney dans L’Ennemi public / The Public Enemy (1931) de William A. Wellman. Des références à L’Arnaqueur / The Hustler (1961) de Robert Rossen ou bien encore à Graine de violence / The Blackboard Jungle de Richard Brooks (1955) sont nettement décelables durant les scènes retraçant l’adolescence, de plus en plus délinquante, du héros de Prends l’oseille et tire toi. Quant aux séquences de prison, elles s’apparentent à des versions absurdes de celles de L’enfer est à lui / White Heat (1949) de Raoul Walsh ou bien encore de Luke la main froide / Cool Hand Luke (1967) de Stuart Rosenberg. Le couple criminel formé par Virgil et Louise constitue, enfin, le symétrique grotesque de celui formé par Bonnie and Clyde, réalisé par Arthur Penn et sorti en 1967. Le film criminel n’est d’ailleurs pas le seul genre cinématographique victime de cette réappropriation à finalité comique. Les séquences d’idylle entre Virgil et Louise puisent allègrement dans les codes visuels du film d’amour de la deuxième moitié des années 1960. Les déambulations littorales de nos deux héros en pamoison ne sont pas sans rappeler celles de Un homme et une femme, réalisé en 1966 par Claude Lelouch.
    La forme cinématographique de Prends l’oseille et tire toi est donc fort éloignée de celle de Match Point. Le dernier film en date de Woody Allen se caractérise en effet par une volonté de sobriété, confinant parfois à l’austérité, contrastant avec l’histrionisme généralisé de la première œuvre mise en scène par le comique new-yorkais. Pareil parti-pris peut d’abord s’observer au travers des dialogues de Match Point. Woody Allen a d’une façon générale évité les mots d’auteur, pourtant caractéristiques d’une grande partie de son cinéma. Et lorsque le metteur en scène se permet d’y faire appel, ceux-ci prennent la forme de sentences à dimension philosophique fort peu susceptibles de provoquer l’hilarité. Le comique de dialogue est donc absent de Match Point, hormis une très fugitive utilisation de ce dernier durant la séquence de la visite de la Tate Modern. La même sobriété se fait ensuite jour dans le domaine de la direction d’acteurs. Vraisemblablement aidée par un casting en grande partie britannique et naturellement rompu à la pratique d’un jeu tout en flegme, elle s’oriente vers une recherche constante de la retenue y compris durant les moments de forte tension dont Match Point n’est pas avare. De tels choix cinématographiques confèrent au film de Woody Allen une gravité certaine, voire une tonalité tragique soulignée par une bande originale constituée en partie d’airs d’opéra. Ces partis pris s’éclairant pleinement si l’on considère la noirceur du propos de Match Point…

Une place au soleil si fragile…

     La vision allenienne du monde exprimée par Match Point est en effet proprement « cauchemardesque » ainsi que le cinéaste le reconnaît lui-même . La séquence d’ouverture du film, prenant la forme d’une métaphore sportive, est l’occasion pour Woody Allen d’affirmer sa conviction dans l’idée de la soumission inconditionnelle des actions humaines au seul hasard. Perdre ou gagner, ou en termes existentiels réussir ou échouer, n’est pas une question de talent, même pour ceux qui en possèdent beaucoup, mais uniquement de chance. Le très pessimiste Woody Allen confronte donc d’emblée le spectateur à un monde dans lequel l’être humain doit se résoudre à n’avoir aucune prise sur le cours de son existence quelle que puisse être la qualité des moyens qu’il emploie pour arriver à ses fins.
Le scénario élaboré par Woody Allen pour Match Point veille donc à faire éprouver à son personnage principal l’impuissance ontologique de l’être humain. Chris est pourtant un jeune homme des plus talentueux. Ce modeste irlandais ne mettra en effet que quelques mois à se hisser dans les sphères de la grande bourgeoisie d’affaire londonienne. Arriviste mais aussi fin stratège, Chris utilise avec brio tous les moyens nécessaires à son ascension sociale. Observant avec soin les pratiques de la classe qu’il cherche à intégrer, il s’approprie brillamment ses codes culturels, vestimentaires ou alimentaires. Outre ses talents certains de mimétisme social, Chris possède aussi une grande force de séduction. En usant de celle-ci avec une maîtrise consommée, il commence une liaison amoureuse avec Chloe, une jeune femme de très bonne famille, se soldant par un mariage. Cette union permet ensuite à Chris d’entrer dans le monde de la haute finance par l’entremise de son beau-père.
Mais ce succès exemplaire et fulgurant va se trouver bientôt menacé par l’irruption de Nola, irrésistible concentré féminin de sensualité, dans le cours de l’existence jusque-là parfaitement contrôlée de Chris. Une simple rencontre, œuvre du hasard que le héros de Woody Allen croyait avoir banni, va le faire basculer dans l’irrationalité de la passion amoureuse. Débute alors un épisode adultère et enfiévré qui fera bientôt peser une menace peut-être fatale sur une réussite sociale pourtant orchestrée de main de maître. L’amante devenue doublement embarrassante, car enceinte et passablement hystérique, menace en effet de dévoiler le pot aux roses à Chloe…
Chris se trouve dès lors brutalement confrontée à l’absolue incertitude d’une condition humaine que Woody Allen résume de la sorte : « on exerce son esprit et on sculpte son corps. Et puis l’esprit exercé, le corps sculpté, on sort de chez soi et on se fait bêtement écraser par une voiture. Et voilà, c’est fini… ».

Crime sans châtiment…

Voyant le projet de toute une vie ainsi mis en péril, Chris se voit contraint de regagner le terrain de la froide rationalité. Ayant envisagé avec pragmatisme toutes les possibilités d’action, le personnage de Woody Allen en arrive à la conclusion que le crime est la seule solution au problème posé par Nola. Chris élabore alors son projet d’homicide avec un soin et une rigueur en tous points comparables à ceux mis en œuvre pour son ascension sociale. Et l’élimination physique de Nola s’annonce comme un modèle d’organisation ou, pour utiliser un terme plus adapté à l’acte criminel, de préméditation...
Mais puisque pour Woody Allen chacun de nos actes « est dominé par le hasard », l’action criminelle, à l’instar de toutes les autres entreprises humaines, est elle aussi tributaire de la seule chance. Le scénario de Match Point, jouant habilement avec les codes traditionnels du film criminel, multiplie les rebondissements narratifs soulignant la faiblesse du contrôle exercé par Chris sur le crime qu’il perpètre. Une cartouche de fusil malencontreusement oubliée dans un sac de sport, une vieille voisine un peu trop méfiante qui ne veut pas ouvrir sa porte, un journal tenu par Nola et découvert par la police, une bague qui se refuse à sombrer dans la Tamise et devient une possible pièce à conviction… C’est-à-dire autant de hasards contraires à l’accomplissement et à la réussite du crime.
On reconnaîtra là une structure narrative archétypale du film criminel. Nombreuses sont les œuvres relevant de ce genre dans lesquelles le destin, comme agi par l’impératif moral, fait en sorte que le criminel aussi brillant soit-il finisse par commettre une erreur qui entraîne sa chute. On pensera, notamment, au Meurtre était presque parfait / Dial M for Murder (1953) d’Alfred Hitchcock. Ce présupposé d’une justice immanente garantissant la punition du coupable est même énoncé par Nola elle-même à l’occasion d’une séquence onirique lourde de sens. Durant cette dernière, la jeune femme revenue d’entre les morts rappelle à Chris que tout crime, aussi soigneusement prémédité soit-il, recèle toujours des imperfections permettant à la police d’en démasquer l’auteur. Reprenant une autre antienne du genre criminel, le spectre de Nola évoque la possibilité que le coupable, rongé par un éventuel remords, puisse lui-même ménager les conditions qui amèneront la manifestation de la vérité. Mais les propos d’outre-tombe de la jeune assassinée resteront sans suite…
Woody Allen reste en effet fidèle à sa ligne philosophique. Dans un univers soumis au seul hasard, aucune puissance extérieure agie par un impératif moral n’existe pour faire obstacle aux actes délictueux. Si l’existence n’est déterminée que par le seul hasard, alors il est des crimes qui peuvent demeurer impunis si l’enchaînement des circonstances le permet. Tel est le cas de ceux commis par Chris qui ne sera finalement jamais démasqué grâce à un ultime et singulier coup de chance... La conception du monde exposée dans Match Point se dote ainsi d’une nouvelle dimension la rendant encore plus terrifiante. L’impuissance radicale de l’homme a pour conséquence logique la vanité de toute lecture morale de l’existence.
Ce postulat, brillamment démontré par la chute du film, est en fait suggéré dès les premières séquences de Match Point. Une scène fugitive nous montre Chris lisant Crime et châtiment. Œuvre que le héros abandonne cependant après quelques pages seulement pour lui préférer une version résumée. Le but du personnage n’étant pas, comme on le comprendra par la suite, de tirer un enseignement de sa lecture mais plus prosaïquement de se doter de quelques connaissances culturelles qui lui permettront de briller en société… Chris traite donc de façon pour le moins cavalière une œuvre affirmant la prééminence absolue de l’éthique dans l’existence humaine et permet à Woody Allen de signifier le caractère purement rhétorique de la morale.

Châtiment sans crime…

Cette plongée dans une lecture radicalement désespérée de la condition humaine peut sembler fort éloignée de l’évocation loufoque de la piteuse carrière criminelle de Virgil dans Prends l’oseille et tire toi. Pourtant cette désespérance foncière s’exprime dès les débuts du cinéaste ainsi qu’il le rappelle lui-même : « pessimiste, oui. Je l’ai toujours été, même dans mes premières comédies, où mon pessimisme s’avançait masqué. ».
Et il est vrai qu’une lecture attentive des partis pris scénaristiques du premier long métrage mis en scène par Woody Allen ne tarde pas à faire apparaître, au-delà de la surenchère comique qui le caractérise de prime abord, une indéniable noirceur du propos. Le film pousse d’abord jusqu’à l’absurde la démonstration de l’absolu manque de contrôle de l’être humain sur les actes qu’il entreprend. Chacun des coups entrepris par Virgil se solde par une catastrophe – hilarante – résultant d'un caprice du hasard. On citera entre autres un hold-up, pourtant préparé avec un soin extrême, aboutissant à un désastre suite à l’apparition imprévue dans la banque d’un autre gang auquel les victimes préfèrent donner leur argent plutôt qu’à celui de Virgil. Ou bien encore cette tentative d’évasion durant laquelle Virgil armé d’un faux revolver en savon ne peut dépasser l’enceinte de la prison en raison d’une averse aussi soudaine que brutale…
Quant à l’angoissante absence de la morale dans le monde décrit par Prends l’oseille et tire toi, elle est mise en évidence de façon tout à fait pertinente par le critique italien Giannalberto Bendazzi dans son livre Woody Allen paru en 1985. Celui-ci écrit en effet que dans le film « nul ne met en doute la valeur [du] comportement [de Virgil] sur le plan éthique : ni sa femme, ni les différents interviewés » (p.50). Si l’on continue à suivre Giannalberto Bendazzi, cette vacuité morale ne concerne pas seulement les individus mais la société dans sa totalité. Concernant cette dernière, il écrit ainsi qu’elle « est si obtuse et si violente qu’elle ne peut distinguer un grand dadais comme Virgil d’un véritable criminel. » (p.51). L’univers campé par Prends l’oseille et tire toi est, par ailleurs, si profondément privé de sens moral que le film se conclut sur la condamnation de Virgil Starkwell à quelques 800 ans de prison alors que ce dernier n’a en fait presque jamais dépassé le stade de l’intention criminelle. Le seul crime avéré dont il s’est rendu coupable étant un vol de bonbons…

Aussi différents l’un de l’autre les deux films puissent-ils sembler, il apparaît donc clairement qu’ils sont étroitement liés par une puissante parenté thématique. La cohérence de leur propos démontrant, par ailleurs, que le film criminel est considéré par Woody Allen comme un genre cinématographique noble. Autant d’éléments qui font donc bel et bien du cinéaste un maître à part entière du polar !

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Pierre Charrel